«Les acteurs politiques ne briguent les fonctions politiques que pour le revenu, le pouvoir et le prestige qui en découlent.» Cette phrase de l’économiste et politologue Anthony Downs remonte à 1957. Et aujourd’hui encore, elle paraît bien cynique. Il faudrait pourtant toujours la garder en mémoire quand on essaie d’analyser les propos des politiciens. Par exemple ces jours, quand le monde politique et les médias débattent du successeur potentiel du conseiller fédéral Pascal Couchepin. Il faut un «Latin», disent les uns, justifiant ce critère au nom de la cohésion nationale. Nous ne sommes pas en Belgique, clament les autres, l’exigence d’un «pur Romand» est indigne de la Suisse, et ils étaient ce point de vue avec le même argument, la cohésion du pays.

Pour l’observateur extérieur, il est difficile de vérifier si ces déclarations expriment une véritable préoccupation pour la cohésion nationale ou si elles ne servent pas à poursuivre d’autres objectifs. Par exemple celui de conquérir ce siège devenu libre par un représentant de son propre parti. Ou celui de voir l’élu(e) camper idéologiquement et politiquement sur des positions proches de son propre parti. Ou de réaliser tout simplement ses ambitions personnelles.

Ce débat fait penser à 2002, quand Ruth Dreifuss a démissionné. Le Parti socialiste avait alors voulu présenter deux candidats au parlement. La direction du parti avait décidé de fixer deux critères d’identité: le sexe et la région linguistique. «Seules les femmes de cantons romands entrent en ligne de compte», proclamait la version officielle. D’un coup, les candidatures de la Tessinoise Patrizia Pesenti et du Neuchâtelois Jean Studer qui, à l’intérieur du parti, étaient jugés insuffisamment à gauche, furent balayées. La Genevoise Micheline Calmy-Rey et la Fribourgeoise Ruth Lüthi furent donc portées candidates. Dès ce moment, les médias et les politiciens romands combattirent la candidature de Ruth Lüthi, la jugeant «non romande». Si l’on part de l’hypothèse plausible selon laquelle la direction du PS de l’époque préférait voir Micheline Calmy-Rey au Conseil fédéral, sa stratégie basée sur le critère identitaire a parfaitement marché.

Le fait que la question «est-ce que le Fribourgeois alémanique Urs Schwaller peut représenter les francophones» soit traitée aujourd’hui en Suisse romande de façon bien plus différenciée de «l’affaire Lüthi» tient au contexte politique aujourd’hui plus complexe. La question maintenant primordiale est de savoir si ce siège devenu libre ira au PLR ou au PDC et si le prochain gouvernement, dans son ensemble, sera plus à gauche ou à droite.

En l’occurrence, l’identité linguistique n’est pas manipulée politiquement en Suisse romande seulement. En 2005, les représentants alémaniques de l’aile droite du PRD, proche des milieux économiques, exigèrent que le prochain président soit issu de Suisse alémanique. Si l’on part ici de l’hypothèse que cette aile voulait ainsi augmenter les chances du Lucernois Georg Theiler face au Tessinois Fulvio Pelli, ce serait aussi un exemple d’instrumentalisation de l’identité linguistique à des fins politiques. Si, à cette époque-là, la néolibérale Marina Masoni avait été la candidate du Tessin, les mêmes personnes n’auraient probablement pas considéré sa langue maternelle italienne comme un handicap.

Il est intéressant d’observer que la question d’une meilleure représentation des femmes est presque inexistante dans les débats autour de la succession de Pascal Couchepin. Pourquoi pas, vu que la réélection de Mme Widmer-Schlumpf est improbable, tandis que Mme Calmy-Rey a déjà atteint l’âge de la retraite? Le fait que les partis qui, traditionnellement, se battent pour une meilleure représentation des femmes ont gardé le silence sur cette question, démontre simplement que, dans le contexte actuel, une instrumentalisation de l’identité féminine n’est pas dans leur intérêt politique immédiat. La conseillère d’Etat fribourgeoise Isabelle Chassot l’a vite compris et a renoncé à une candidature. Martine Brunschwig Graf, elle, a été exclue par son propre parti.

Une autre identité qui aurait pu être instrumentalisée est celle des Suisses «d’origine étrangère». Essayons de développer cet argument. Avec une proportion d’étrangers de 20 pour cent, la Suisse est sans équivoque un pays d’immigration. Au moins 5 pour cent des citoyens suisses sont des naturalisés. Environ 10 à 15 autres pour cent avaient à leur naissance au moins un de leurs parents d’origine étrangère. Cette forte minorité n’a cependant jamais été représentée au Conseil fédéral. Si les Américains ont pu élire président le fils d’un Kényan et les Français le fils d’un Hongrois, la Suisse ne pourrait-elle pas aussi avoir un membre du gouvernement avec un passé d’étranger? Mais personne n’a utilisé cet argument. Cela démontre que la candidature de Pascal Broulis, fils d’un Grec, ne figurait pas dans les calculs stratégiques des partis.

Comment empêcher l’instrumentalisation des identités à des fins politiques? Il y a des voix qui demandent que le quota linguistique soit clairement fixé dans la Constitution fédérale, de sorte que quatre Alémaniques, deux Romands et un italophone siègent en permanence au Conseil fédéral. Indépendamment du fait que les Rhétoromanches seraient ainsi explicitement discriminés, cette réglementation serait difficilement applicable. Une définition territoriale selon le principe du domicile serait trop large et pourrait déboucher sur les mêmes problèmes qu’on connaissait jusqu’en 1999 avec la «clause cantonale». Le temps d’une élection, un changement de domicile servirait de stratégie rationnelle aux politiciens pour contourner cette règle. Qu’en est-il de la définition linguistique telle que l’a proposée Pascal Couchepin dans la NZZ am Sonntag (21.06.2009)? «Est Romand celui qui a parlé et parle encore français à la maison», a-t-il déclaré. Ne serait-ce pas injuste à l’égard de personnes qui maîtrisent l’une des langues nationales à la perfection, mais parlent une autre langue (par exemple le grec) à la maison?

En fait, l’application effective d’un quota linguistique formel exigerait une définition ethnique comme c’est le cas au Tyrol du Sud. Là-bas, lors du recensement, chaque personne doit dire auquel des trois groupes ethnolinguistiques (italien, allemand, ladin) elle ou il appartient. Cette identité est ensuite déterminante lors d’une candidature à une fonction politique ou à un poste de travail dans l’administration publique. Si on veut se soustraire à ce «recensement ethnique», on ne peut même pas être élu à une fonction politique. Une telle institutionnalisation, voire une «ethnicisation» des identités linguistiques, ne correspondrait guère au génie de la Suisse. Traduction: Jean-Luc Ingold Une version de ce texte a paru dans la «NZZ» du 9 juillet

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