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Les croix sont-elles à leur place sur les montagnes?

Mathieu Petite, maître-assistant au Département de géographie de l’Université de Genève, explique que la montagne est investie de perceptions antagonistes et historiquement construites

Le procès du guide de montagne qui avait vandalisé plusieurs croix sur des sommets fribourgeois a été renvoyé par le président du Tribunal de police de la Gruyère qui souhaite entamer une conciliation entre les propriétaires des croix endommagées et le guide. Cette affaire a été abondamment couverte par les médias et a donné lieu à de multiples réactions, d’abord lors de l’interpellation du guide par la police en 2010, ensuite plus récemment à l’approche de son procès. Cette exposition médiatique n’est pas surprenante dans la mesure où elle pose la question de la présence des signes religieux dans l’espace public, dont on sait qu’elle occupe le débat au moins depuis la votation en faveur de l’interdiction des minarets.

Quelle que soit l’issue juridique de ces actes, il est clair que c’est la nature même de ceux-ci qui a permis de susciter aussi intensément le débat. Seule l’intervention sur la matérialité même de l’objet a la capacité de questionner aussi fortement la valeur symbolique qui lui est associée. Or beaucoup de chercheurs en sciences sociales ont montré que les objets n’ont jamais une signification univoque et figée, mais que leurs significations fluctuent selon la personne ou le groupe qui en parle.

Car, parmi les réactions de désapprobation, certaines ont souligné que les croix ont un caractère très banal et naturel en montagne aujourd’hui et ne revêtent plus cette connotation religieuse que le guide leur a prêtée par son action. De même, pour les autorités et les habitants des communes sur lesquelles les croix étaient situées, celles-ci sont moins des symboles religieux que de simples repères considérés comme un patrimoine local dont ils se sont sentis dépossédés.

Ces actes questionnent assurément l’héritage chrétien des Alpes et de la Suisse en général. Mais, au-delà de la question religieuse, que la montagne ait été la scène de cet épisode me semble significatif car celui-ci questionne les significations que l’on attribue à cet espace, et au sujet desquelles peuvent parfois naître des controverses. Ces représentations sont invoquées par des groupes ou des individus qui réclament une légitimité à pratiquer la montagne et à décider quels objets y sont à leur place.

La montagne, et les Alpes en particulier, a toujours été pensée comme un espace à part, différent des villes et des plaines, à la fois exempt de traces humaines et ouvert à tous les possibles. Cette vision trouve d’abord ses racines au XVIIIe siècle. Le courant romantique a depuis cette époque instauré une représentation positive de la montagne, louée comme un espace préservé et épargné de la civilisation. Les déclarations du guide incriminé se rapportent pour partie à cette conception de la montagne. Il a en effet expliqué son geste ainsi dans La Liberté du 17 mars 2010: «Je ne comprends pas que l’Eglise veuille, par ses croix, imposer son pouvoir jusqu’au sommet des montagnes […] La montagne est un lieu de liberté, de joie, ou l’on doit pouvoir s’éloigner de toutes les pressions.»

Ensuite, la justification du guide est à rapprocher d’une qualité que l’on attache également volontiers à la montagne, mais qui, elle aussi, est historiquement datée: celle qui la consacre comme un immense «terrain de jeu», selon l’expression que l’Anglais Leslie Stephen avait formulé au sujet des Alpes à la fin du XIXe siècle. Les premiers exploits des alpinistes anglais ont précisément contribué à populariser cette représentation de la montagne comme théâtre de l’exploit sportif: celle-ci a rendu possible quantité de pratiques sportives et de loisirs et donné naissance au tourisme tel qu’on le connaît aujourd’hui.

Enfin, la montagne a toujours été présentée comme un espace de vie, dans lequel l’homme et la nature entretiennent des relations harmonieuses (davantage, sous-entendu, qu’en plaine). Elle serait le lieu privilégié des traditions vivaces, des modes de vie ancestraux qui se perpétuent. C’est cette épaisseur historique qu’invoquent les détracteurs du geste du guide de montagne. Les croix seraient «naturellement» à leur place en montagne, alors même que leur multiplication sur les sommets est un phénomène relativement récent (la croix des Merlas, par exemple, datait de 1946).

Cet épisode nous rappelle que les significations associées à la montagne ne sont que des constructions historiques et qu’un objet n’est «à sa place» que parce que la société accepte qu’il en soit ainsi à un moment donné et dans des circonstances données. Il peut être contesté à tout moment par des groupes légitimement reconnus ou non et peut dès lors ne plus être considéré comme «à sa place». On pourrait citer quantité d’exemples, comme les débats sur la place des animaux sauvages en montagne (le loup, l’ours, par exemple), les débats sur l’implantation d’éoliennes sur les montagnes jurassiennes ou encore le type d’architecture à privilégier en montagne.

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