«Croque-mort», c'est comme ça que ce patron d'une petite entreprise de pompes funèbres se désigne. En riant, de préférence - «ça aide à évacuer». André Bovay a accepté sans hésiter de recevoir une journaliste pour la Toussaint. Son métier, c'est sa vie, et il peut en parler pendant des heures. Même si, quand les choses deviennent un peu intimes, il préfère s'adresser à son nouvel assistant, Patrick Roulin, qui assiste à l'entretien.

''Un deuil, c'est très court: on a trois jours, cinq au maximum pour prendre congé. Après, la personne a disparu. Alors nous, les croque-morts, on n'a pas droit à l'erreur.

Au début, les gens sont un peu perdus. Ils doivent penser au pasteur, aux fleurs, à l'église, à l'apéro... Souvent, je vais chez eux, surtout si c'est des personnes âgées, ce n'est pas à elles de se déplacer. Ils s'attendent à voir arriver un homme en noir avec lequel ils vont devoir parler de choses très privées. Moi, je suis toujours en manches de chemise. Je ne mets de cravate que pour les ensevelissements.

Je commence par essayer de les mettre à l'aise. Si je sens que je peux y aller, je plaisante. Ce n'est pas parce qu'on a du chagrin qu'on ne peut pas rire. Et puis je leur dis: «Je me charge de tout. Vous, pensez à votre deuil.» Là, il n'est pas rare qu'on me propose: «Vous boirez bien un petit café.» Ensuite, ça va mieux.

Beaucoup de personnes viennent me voir avant. Elles veulent que leur enterrement soit organisé d'une façon précise. Ou bien, elles veulent éviter des soucis aux survivants. Des fois, on me dit: «Moi, je veux ça. Mais si mes enfants décident autrement, ça me va aussi.» Alors, je note. Mais si le défunt a exprimé un vœu précis, je m'y tiens, quitte à tenir tête à la famille. Jamais je n'incinérerais quelqu'un qui voulait être enterré.

Des fois, il y a des engueulades. Je me rappelle une fois, à la porte du cimetière, j'ai dû dire à certains membres d'une famille: «Maintenant, vous vous tenez bien ou je vous fous dehors.» Mais, en général, on arrive à faire baisser la pression. Je laisse les gens s'enguirlander et puis quand la soupe est montée, je coupe le feu. Je leur dis: «Votre défunt, il est ici. Vous croyez vraiment que c'est ça qu'il aurait voulu?»

On est dans une phase où il n'y a pas de retour. On ne peut plus rien changer, il faut aller de l'avant. Nous, on met le doigt sur le drame, on est le signe qu'il faut commencer à accepter. C'est pour ça que j'essaie de les détendre, de plaisanter. C'est une manière de tourner la flèche dans le bon sens. Direction: continuer à vivre.

On ne peut pas pleurer avec les familles. Mais on est abattu, on compatit. On est là comme une canne qui peut les aider à boiter moins bas. Il faut une grande disponibilité. Le message, c'est: «Si vous avez besoin de moi, je suis là.» Je leur dis qu'ils peuvent m'appeler vingt-quatre heures sur vingt-quatre. C'est exceptionnel qu'on m'appelle la nuit. Mais dans la soirée, c'est assez fréquent. Sur le moment, on me dit: «Oh, on ne va pas vous déranger.» Et puis ensuite, vers 10 heures du soir, le téléphone sonne: «On s'excuse...» Parce qu'il y a des questions qui viennent quand on est seul: qu'est-ce qu'on avait décidé pour ça? Est-ce qu'on a pensé à ça?

Et puis, bien sûr, il faut s'occuper du corps. C'est très important. Des fois, on me dit: «Je ne veux pas le revoir. Je me rappelle mon grand-père, ce n'était pas lui, c'était affreux.» Mais aujourd'hui, les techniques ont bien évolué et on peut éviter ça. Mon but, c'est que les gens dorment. Regardez cette grand-mère: elle est comme elle était quand elle s'endormait sur le canapé. Vous savez, l'image que la famille emportera d'elle, c'est comme une photo: elle restera longtemps. Alors, il ne faut pas que ce soit un choc, il faut que les gens puissent reconnaître leur défunt. On travaille à le rendre aussi naturel possible. Vous, par exemple, vous avez les cheveux qui partent vers la droite. Si je vous les tourne à gauche, votre famille dira: «Il y a quelque chose qui cloche, ce n'est pas elle.» On fait attention à ces choses-là. Et puis on met des œillets dans le cercueil. C'est un extra qu'on ne fait pas payer; ça montre qu'on a le respect des morts.

Le deuil, ça évolue. Le premier jour, c'est le choc, tout va mal. Le deuxième jour, il y a beaucoup de choses à faire, de décisions à prendre et, du coup, ça va mieux. Et puis le troisième jour, c'est la séparation réelle, physique et ça retombe. Ces étapes, tout le monde doit les traverser. Le problème, c'est que nous, on quitte les gens quand ils sont tout en bas. C'est pour ça que je leur dis toujours: «Si vous avez encore besoin de moi, je suis là.»

J'ai vu d'innombrables reportages sur la mort. Aujourd'hui, on fait toujours plus pour aider les gens à mourir. Il y a des spécialistes de la fin de vie, des bénévoles. Mais après la séparation, il n'y a plus rien. On vous dit: «Allez chez le pasteur.» Mais quelqu'un qui a perdu, mettons, un fils ou un conjoint jeune, a un gros sentiment d'injustice. Alors, Dieu... Pour le pasteur, ce n'est pas facile. Je passe pas mal de temps à m'occuper des familles. Comment? Je ne saurais pas vous dire: c'est une façon d'être qui pousse les gens à venir me parler. Je leur dis: «C'est si vous voulez.» Si quelqu'un préfère m'oublier très vite, je ne me vexe pas. C'est comme l'aspirine: à certaines personnes, cela ôte le mal de tête, à d'autres, ça ne fait rien. Je suis comme un pot de confiture à la cave. Si tu as besoin d'un peu de sucre, tu viens en prendre une cuillerée et tu le refermes. Si jamais, il est toujours là.

Des clients sont devenus des amis. D'autres passent me voir: «Comment ça va?» On parle de choses et d'autres, du défunt. Puis ils repartent les larmes aux yeux en me disant: «Ça m'a fait du bien de te parler.» Des fois, il y a des choses qui ne passent pas. Je pense à cette dame qui a perdu son mari. Elle va au cimetière plusieurs fois par jour. Il faut que je la retienne. Mais comment?

Lorsque quelqu'un s'est suicidé, les proches se sentent coupables. Alors, je leur dis que ce fossé-là, le fossé qui existe entre l'idée que nous avons tous eue un jour d'en finir et la décision de le faire, il faut pour le franchir une force telle qu'on ne peut pas retenir quelqu'un qui est décidé. Je dis aussi que je ne suis pas d'accord avec le choix du défunt. Mais que je respecte son courage.

Je me rappelle une fillette de 3 ans, blonde, ravissante, une vraie poupée, je ne me rappelle pas de quoi elle était morte. Je ne sais pas comment ça m'est venu, mais j'ai proposé à sa mère de venir faire la toilette avec moi. Elle a accepté. Et des mois après, elle m'a dit que ça l'avait beaucoup aidée.

C'est incroyable, l'importance qu'on peut prendre dans la vie des gens. Notre cadeau, c'est cette confiance. Lorsqu'on a l'impression d'avoir été utiles, c'est formidable. C'est le plus beau métier du monde. Mais tout le monde ne peut pas le faire. On le voit tout de suite avec les auxiliaires. Certains ont des poches sous les yeux après trois jours de travail; on va au bistrot, et ils ne peuvent rien avaler. Ce n'est pas pour eux. Moi, j'arrive à évacuer. Je plaisante beaucoup. J'emploie le mot «croque-mort» exprès, parce qu'il a mauvaise réputation. En réalité, tout le monde a besoin de son croque-mort. Ce qui m'attriste, c'est quand j'apprends qu'un copain préfère ne pas sortir avec moi parce qu'il pense qu'un croque-mort porte malheur.

Si je suis croyant? Je crois à quelque chose mais je ne pourrais pas vous dire à quoi. Et je respecte les croyances de mes clients.

Je n'ai pas peur de la mort. Ce qui m'intéresse, c'est de savoir qui conduira le corbillard... Sérieusement, je suis comme tout le monde: je ne veux pas souffrir. Ce que mon métier m'a apporté, c'est la conscience que ça peut arriver à tout moment. Vous avez des plans pour ce week-end. Mais peut-être que vous ne serez plus là. Il faut trois jours pour disparaître de la face de la terre. Trois jours, et c'est fini.

Quand je fais des projets, je le sais. Par exemple, quand votre article paraîtra, je ne serai peut-être plus là. Ce n'est pas que ça m'obsède mais j'y pense. J'ai toujours ce sentiment que la personne qui est en face de moi, demain peut-être... Cela me donne un rapport différent au temps. D'un côté, le temps résout les problèmes, il guérit. D'un autre, on ne sait jamais combien on en a: alors j'évite d'en perdre à m'énerver pour des petites choses, à faire des montagnes avec une contradiction.

Ma corde sensible? Je crois que c'est ce sentiment d'injustice. Lorsque, par exemple, c'est un enfant qui est parti. Des fois, pendant un service, je suis à l'arrière de l'église et je vois les points d'interrogation sur les têtes. Je les vois vraiment. J'ai parlé beaucoup, avec des pasteurs, des psychologues. Qu'est-ce qu'on peut faire? Mais je n'ai pas trouvé. Dans ces cas, il n'y a rien.

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