COURRIER DE LECTEUR

Cryptologie: un lecteur du «Temps» raconte les dessous de l’alliance entre la Suisse et les Anglo-saxons

Suite à notre article sur la collaboration de l’entreprise suisse Crypto AG avec le renseignement américain, britannique et allemand, l’un de nos lecteurs nous apporte son expertise du sujet

J’ai trouvé très intéressant votre article sur les rapports étroit entre Boris Hagelin, le fondateur de Crypto AG et William Friedman, cryptologue en chef de la NSA, suite à l’émission de la BBC Radio 4 du 28 juillet 2015. Votre article se termine sur la question de savoir si les autorités suisses étaient au courant de ces relations.

Afin d’apporter des perspectives supplémentaires à votre article, voici, par ordre chronologique, quelques point que je souhaite mentionner:

1948: création de l’alliance des services de cryptologie UKUSA (the Global SIGINT Alliance).

1949: l’UKUSA encourage les membres de l’OTAN à introduire des lois pour contrôler l’exportation des appareils de cryptage. Mais cela n’inclut pas les pays neutres. Il fallait donc également trouver un moyen de les contrôler (“neutralizing the neutrals”).

1953: pendant les manœuvres de l’armée suisse en automne, auxquelles son conviés des officiers britanniques, il apparaît clair à tous les spécialistes (y compris suisses?) que l’armée suisse ne pourra pas défendre seule le pays s’il est attaqué. Le rapport de l’ambassade britannique à Berne détaille: «Pour la première fois, j’ai assisté à une démonstration complémement désorganisée, mal exécutée et mal conduite de l’armée suisse [...]. L’aspect aérien des manoeuvres était pitoyable. Si cela est un bon exemple de la pensée militaire suisse (ce dont je doute), que Dieu leur vienne en aide s’ils se heurtent à une armée de l’air de haute qualité... [...] Les Suisses font d’excellent soldats, mais ils sont desservis par l’ineptie et le manque d’expérience de leur haut commandement.» (voir Arms, Transfers, Neutrality and Britain’s Role in the Cold War: Anglo-Swiss relations 1945-1958, par Marco Wyss, pp. 283-284, 2013). Le maréchal Montgomery remarque que ce rapport sévère ne voit (heureusement) pas une situation militaire pire auparavant: «Les actuels attachés à Berne ne savaient pas à quoi ressemblaient les Suisses en 1947!» Cela laisse songeur sur l’état de préparation de l’armée suisse en juin 1940 et sur la capacité du général Guisan a tenir ses engagements annoncés dans le Rapport du Grütli si la Wehrmacht avait reçu l’ordre d’attaquer la Suisse!

1954: Lors des Accords de Genève concernant l’Indochine, les services secrets suisses aident le SIS (ou MI6, service secrets britanniques) à enregistrer les conversations des délégations présentes (voir No Other Choice: An Autobiography, par George Blake, 1990, espion britannique au service du KGB).

1955: William Friedman rencontre Boris Hagelin à Zoug pour un “gentleman’s agreement”: la NSA et le GCHQ indiquent à Hagelin les performances cryptologiques autorisées pour chaque pays, les modes d’emploi (“brochures”) des appareils Crypto SA ne sont pas rédigés par Crypto AG, mais par la NSA, afin que les utilisateurs ignorent le plein potentiel de l’appareil qui leur est founi et s’en servent comme la NSA le veut.

Hagelin informera la NSA et le GCHQ sur le type de machines fournies aux différents pays afin d’accélérer le décryptage.

Hagelin demandera, en contrepartie, non pas de l’argent, mais des permis ou des emplois aux USA pour des membres de sa famille. En plus du contrôle par la NSA et le GCHQ, il apparaît que Crypto AG est sous la férule de Siemens, qui lui offre une assistance technique et financière, non sans avoir introduit des failles informatiques exploitables par le BND (services de renseignement ouest-allemands, alliés de UKUSA). Il est difficile de croire que les services de renseignements suisses ignoraient les allées et venue quasi mensuelles de William Friedman chez Crypto AG, puis celles des spécialistes de la NSA les années suivantes.

1955: Neutralité perpétuelle de l’Autriche (Neutralitätgesetz). Certains officiers de l’Etat-major suisse voient un corridor pour les chars soviétiques entre la Tchécoslovaquie et le lac de Constance!

1956: conclusion d’un accord secret entre la Suisse et l’OTAN (référence «PREM11/1224») , daté du 10 février 1956, et publié en 1995 par le Public Records Office britannique. Il est rédigé par le maréchal Montgomery, commandant adjoint de l’OTAN, et par le conseiller fédéral Paul Chaudet, en charge du département militaire. L’accord stipule que la Suisse est officiellement neutre en temps de paix, mais se rangera du côté de l’OTAN en temps de guerre. La Suisse «neutre» était apparemment demandeuse de cet accord, attitude qui avait, dans un premier temps, étonné les britanniques: «Les Suisses outrepassent leur neutralité». (voir Arms Transfers..., op. cit.).

Ces quelques points m’amènent à deux conclusions : après 1945, la Suisse admet l’évidence, mais sans l’annoncer officiellement, qu’elle n’a pas les moyens de défendre seule sa neutralité, ni sur le plan militaire, ni sur le plan du renseignement. Par conséquent, il est difficile d’ignorer la collaboration intensive, à tous les niveaux, entre la Suisse et le UKUSA dans le but d’ancrer la défense suisse dans l’OTAN et de partager le renseignement. Mais nous n’auront pas une reconnaissance officielle avant longtemps, car les citoyens suisses ne comprendraient pas que la réalité historique s’écarte autant des mythes communément admis.

«Les véritables relations» de Crypto AG avec la NSA/GCHQ/BND était donc biens connues des autorités suisses, car elles étaient le fait de personnalités de premier plan, entrées légalement sur le territoire suisse et qui ont poursuivi leur démarches durant de nombreuses années en vue de renforcer une collaboration avalisée auparavant par Paul Chaudet, le chef du département militaire. Après cela, il est difficile, mais pas impossible, de feindre l’ignorance.

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