Du bout du lac

La culture lutte et la victoire grise

Après l'ivresse du triomphe, l'élan unitaire d'une gauche très plurielle pourrait bien disparaître sous l'écume de l'Alka Seltzer

La victoire grise. Elle monte à la tête, aussi vite que le champagne tiède acheté en urgence à l’annonce des résultats. La victoire grise, surtout quand elle est totale et méritée. Comme celle des amis de la culture, qui ont fait plier dimanche le sécateur borgne de la droite municipale. Portée par plus de 60% des suffrages, la victoire enivre à tel point qu’elle donnerait à un concours de bonnes volontés des allures de Grand Soir.

Dure, molle, verte, syndicale, associative ou simplement atavique: dimanche après-midi, toutes les gauches étaient à la fête, à la Maison de Rousseau et de la littérature. Epicentre éphémère de l’auto-célébration collective, le temps d’une conférence de presse débridée. «Mobilisation sans précédent des forces progressistes», «première victoire pour un projet de société égalitaire et ambitieux», «la lutte contre l’austérité doit continuer»: d’un intervenant à l’autre, surenchère de vivats pour marteler un message jubilatoire: l’union fait la force et vous allez voir ce que vous allez voir.

Il s’agissait ce jour-là de dire merci aux Genevois d’avoir sauvé la culture qui inclut, merci d’avoir dit non à la politique des bouts de chandelles. Mais sitôt le micro (virtuel) parvenu jusqu’à l’extrême-gauche, l’objet circonstanciel de l’allégresse s’effaça devant la perspective de gagner, ensemble, d’autres batailles. Demain la défense du statut du personnel de la Ville, après-demain le combat contre la troisième réforme des entreprises (RIE III) et les «cadeaux aux riches»: l’armée des 60% vaincra, tous derrière mon panache rouge!

Voilà la droite prévenue. Demain, dans un élan solidaire et désintéressé, les associations culturelles - la Culture Lutte en tête - battront à nouveau le pavé comme un seul homme pour défendre les annuités des pompiers et autres policiers municipaux. Juré craché. Après-demain, la gauche gouvernementale déploiera toute sa puissance de feu contre la mise en oeuvre cantonale de RIE III et le compromis qu’elle aura patiemment négocié. Cela ne fait aucune doute.

A moins que la victoire grise. Et qu’après l’ivresse ne surgisse un vilain mal de crâne. Chacune devant son grand verre d’eau, la gauche dure, la gauche molle, la gauche verte, la gauche syndicale, la gauche associative et la gauche atavique se souviendraient alors avec tendresse de ce glorieux dimanche. En regardant l’élan solidaire disparaître sous l’écume de l’Alka Seltzer.

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