Ils n’ont plus peur de s’afficher pro-Turcs. Au Parlement européen, mais aussi dans les organisations non gouvernementales influentes à Bruxelles ou au sein de la Commission européenne, les partisans d’une intégration future de la Turquie dans l’UE ont retrouvé une raison de militer.

Les révolutions en cours dans la périphérie musulmane de l’Europe ne sont-elles pas la preuve que le gouvernement d’Ankara peut jouer, vis-à-vis du Moyen-Orient en ébullition, ce rôle de «pont entre les civilisations» et de «modèle démocratique» que les Vingt-Sept devraient pouvoir offrir à leur flanc sud?

Au fil des révolutions en Tunisie, en Egypte et aujourd’hui en Libye, l’argument est martelé par le coprésident du groupe des eurodéputés verts, Daniel Cohn-Bendit, ou par les responsables du German Marshall Fund, un think tank américain très actif à Bruxelles. La visibilité politique de la Turquie à Strasbourg, où elle assure ce semestre la présidence tournante du Conseil de l’Europe (regroupement des 47 pays européens dont la Russie), renforce aussi la volonté des pro-Turcs de faire avancer leur cause au pas de charge. Cessons de diaboliser la Turquie, expliquent ses défenseurs, car l’Union aura à l’avenir de plus en plus besoin de cet acteur oriental majeur.

La réalité des rapports de force au sein du Conseil européen (représentant les Etats membres) reste toutefois inébranlable, révolutions arabes ou pas. A l’exception du Royaume-Uni, ouvertement favorable à l’adhésion de la Turquie, de la Grèce qui y voit une garantie de sécurité à long terme et de quelques personnalités scandinaves, avocates de longue date d’Ankara, comme le ministre des Affaires étrangères Suédois Carl Bildt, l’intégration des 73 millions de Turcs dans l’UE reste un «no-go» pour la grande majorité des Vingt-Sept. La France et l’Allemagne en ont fait, pour des raisons différentes, un nœud gordien de leur politique communautaire. Les nouveaux pays membres de l’Europe orientale, comme la Bulgarie ou la Roumanie, cauchemardent à l’idée de partager leur souveraineté avec leur ennemi ancestral. Sans parler de l’écueil officiel majeur: l’inflexibilité de Chypre dont une partie du territoire reste sous la coupe turque.

Que peut-il advenir dès lors? La Turquie, par la voix de son habile ministre des Affaires étrangères Ahmed Davutoglu, ne cesse d’indiquer que seule l’adhésion pleine et entière l’intéresse, balayant ainsi toute idée de «partenariat privilégié». Les spécialistes de l’Espace économique européen (Islande, Norvège, Liechtenstein) affirment de leur côté que ce second pilier européen – institué à l’origine pour des pays visant une adhésion future et refusé par la Suisse en 1992 – n’apporterait aucune réponse aux exigences turques. Absence de visibilité politique, participation au processus législatif communautaire au seul niveau technique et en amont des décisions… L’EEE, jugent ces experts, est une impasse.

Restent deux solutions, que les partisans de la Turquie comptent bien appuyer. La première est de faire pression sur les présidences semestrielles de l’UE en 2011 (Hongrie d’abord, puis Pologne) pour qu’elles poursuivent les actuelles négociations d’adhésion – un seul des 35 chapitres est clos à ce stade – jusqu’à l’arrivée aux commandes de l’Union, l’an prochain, du Danemark puis de Chypre.

Du Danemark, beaucoup attendent une compréhension vis-à-vis d’Ankara liée à l’affaire des caricatures de Mahomet et à l’influence à Copenhague de l’actuel secrétaire général de l’OTAN, Anders Fogh Rasmussen, ancien premier ministre danois devenu un chaud partisan de la Turquie, membre clé de l’Alliance qu’il dut courtiser pour être élu. Et de Chypre, beaucoup espèrent un moment de vérité: quelle meilleure occasion pour l’annonce d’une réunification de l’île, bloquée par les Chypriotes grecs membres de l’UE, lorsqu’ils rejetèrent par référendum le plan de paix de l’ONU en avril 2004?

L’autre stratégie suivie par les défenseurs d’Ankara est de multiplier les visites à Bruxelles de responsables turcs et de valoriser le dynamisme de l’économie de ce pays «émergent» face à une Europe engluée dans la crise. Leur objectif, sur fond de crises arabes et de besoin d’intermédiaires avec les révolutions méditerranéennes, est de changer la perception populaire de la Turquie en Europe. Au lieu de l’image de pays sous-développé, dont les migrants seraient prêts à déferler sur Paris ou Londres, doit se substituer selon eux celle d’un pays prometteur sur le plan des investissements, et rassurant sur le plan des libertés. Les forces vives de l’Europe pro-turque n’ont plus pour but d’enfoncer la porte des institutions européennes, mais de séduire les décideurs. Et donc demain, les électeurs. Correspondant du «Temps» à Bruxelles.

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