Opinion

Cyclistes, la campagne irresponsable de la Suva

David Raedler et Yannick Rochat dénoncent les inexactitudes d’une vidéo de prévention réalisée pour le compte de la Caisse nationale suisse d’assurance en cas d’accidents, dont les cyclistes feraient les frais

La Suva (Caisse nationale suisse d’assurance en cas d’accidents) a récemment publié, en association avec plusieurs polices cantonales, une vidéo à l’attention des cyclistes en ville. Présentée comme étant axée sur la prévention, cette démarche a en réalité eu pour effet de diviser inutilement les acteurs de la mobilité.

La controverse à tout prix

Se voulant humoristique, la vidéo met en scène la mort d’un «bobo» à vélo dans les rues lausannoises. Abusant de clichés et cherchant la controverse à n’importe quel prix, les auteurs de cette campagne stigmatisent inutilement des cyclistes qui ne se reconnaîtront nullement dans l’approche choisie. Ils découragent également les cyclistes «en devenir» ou occasionnels. Plus grave, ils légitiment un discours violemment anti-cyclistes qui se retrouve dans de nombreux commentaires laissés sur les médias sociaux. Enfin, ils tentent d’inscrire dans l’humour la thématique bien réelle et dramatique des accidents graves de vélo, ce que les victimes et leurs proches apprécieront.

La vidéo est accompagnée du slogan «Près de 50% des accidents de vélo sont causés par les cyclistes eux-mêmes» dans le but de souligner la responsabilité des cyclistes dans les accidents. Cet usage des statistiques se révèle toutefois erroné pour plusieurs raisons.

Manipulation des statistiques

D’une part, nombre d’accidents dont le cycliste est victime ne sont pas pris en compte par ces chiffres. C’est le cas notamment des accrochages sans blessure ou ne causant «que» des blessures légères, qui ne donnent lieu à aucun constat d’accident ni plainte pénale. D’autre part, selon un rapport de l’Office fédéral des routes couvrant la période de 2005 à 2014, le véhicule motorisé impliqué dans un accident avec un cycliste était responsable principal dans 68% des cas. Le rapport souligne par exemple l’extrême vulnérabilité des cyclistes dans les giratoires, théâtres d’un tiers des accidents impliquant un vélo et pour lesquels le cycliste n’est responsable qu’une fois sur huit.

Ignorant ces chiffres inquiétants, la vidéo se contente de présenter de prétendues violations commises par un cycliste, sans relever les écueils auxquels il est confronté. Et c’est là que le film de la Suva rate totalement le coche, attaquant la victime sans questionner la source du problème. Appliqué à d’autres thématiques, le cheminement de cette vidéo amènerait pourtant des résultats particulièrement choquants. Les problèmes d’égalité entre hommes et femmes? La faute à la maternité! Les problèmes de violences contre les LGBT? La faute à leur volonté de ne pas vivre reclus! Les accidents de travail sur les chantiers? La faute aux ouvriers travaillant avec des outils dangereux!

Il est vrai qu’une minorité de cyclistes, comme d’ailleurs une minorité de piétons ou d’automobilistes, ne respecte pas le code de la route. Plutôt que de généraliser ces attitudes négatives pour «faire passer un message», il serait plus utile de réfléchir et travailler à développer des solutions permettant à tous les modes de transport de coexister en sécurité.

Retombée négative

La campagne aurait par exemple pu adresser un message positif et constructif à l’ensemble des acteurs de la mobilité. Elle aurait pu souligner l’importance d’aménagements urbains adaptés à tous les modes de transport, à l’image de ce qui se fait aux Pays-Bas, au Danemark ou en Allemagne. Car, et c’est là un point central, une proportion plus importante de vélos en ville participe fortement à réduire le trafic et la pollution tout en allégeant la pression sur le réseau de transports publics. Paradoxalement donc, c’est en participant à résoudre les problèmes de circulation, au bénéfice entre autres des voitures, que le cycliste se met en danger du fait justement de ces mêmes voitures.

Au final, il est possible que les statistiques mettent en lumière dans quelques années une diminution des accidents à vélo. Certains se féliciteront alors de ce constat et renverront aux retombées positives d’une campagne de prévention qui aura permis d’éviter que les cyclistes fassent «du vélo comme des cons», pour reprendre la terminologie fleurie de la vidéo. D’autres iront toutefois consulter ces mêmes statistiques et constateront qu’une telle diminution est uniquement due au recul du nombre de cyclistes, refroidis par ce type de communication et les nombreux obstacles qu’ils rencontrent. Il ne s’agira là que d’une retombée négative parmi d’autres d’une campagne peu réfléchie et contre-productive.


A lire également:

Publicité