Éditorial

Dakar, Tervuren, Genève

Faut-il restituer aux pays africains leurs objets saisis pendant la colonisation? La Suisse a une carte à jouer

Le rapport qui préconise à la France de faciliter le retour des objets d’Afrique noire accaparés pendant la colonisation sème l’émoi dans toute l’Europe. Quarante-six mille items pourraient devoir quitter le Musée du quai Branly, consacré aux arts premiers, s’affolent certains. «Le Bénin ne peut pas être le seul endroit au monde où on ne pourrait pas voir des objets du Bénin», résume d’une forte formule la Béninoise Marie-Cécile Zinsou, une des porte-voix des pays africains. Au British Museum de Londres, à Berlin, où doit ouvrir l’année prochaine le Humboldt Forum, au Musée national des cultures du monde des Pays-Bas, le débat sur les restitutions, ancien, est spectaculairement relancé. Peut-on éthiquement conserver des objets qui sont arrivés dans les valises de la violence? Ou est-on en face d’une repentance toute post-coloniale, l’histoire ne pouvant pas se réécrire? La Suisse n’a pas eu d’empire, mais parce qu’elle héberge la collection privée d’art africain la plus importante du monde, parce que marchands et acheteurs y sont particulièrement actifs, et que ses musées sont remplis d’objets collectés sous la colonisation, elle non plus ne peut pas faire l’économie d’une réflexion sur les restitutions.

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Grâce à la loi sur le transfert des biens culturels, cette réflexion est de fait entamée depuis plus de quinze ans. Les maîtres mots aujourd’hui sont transparence et traçabilité. Les origines doivent être documentées et impeccables, et les objets doivent raconter toute leur histoire – celle d’avant leur départ d’Afrique et celle de leurs conditions d’arrivée. Le mouvement est lancé dans les musées publics, la grande, l’immense question restant celle du marché privé, obéissant à de tout autres lois.

Télescopage de calendrier, Dakar a inauguré ce jeudi son tout nouveau Musée des civilisations noires (MCN), un concentré de technologie (financé par un don de Pékin de 30 millions d’euros), cinquante-deux ans après le vœu du poète-président Léopold Sédar Senghor. Et en Belgique, à Tervuren, près de Bruxelles, rouvre ce week-end l’ancien Musée royal de l’Afrique centrale, repensé et rebaptisé AfricaMuseum. Deux institutions provenant de projets que tout semble opposer, l’une emblématique d’une fierté africaine résolument tournée vers l’avenir – le MCN accueille aussi des espaces pour la mode ou la musique – et l’autre issue d’un passé difficile à faire passer, mais l’affrontant en transparence. Est-ce si utopique d’imaginer de nouveaux circuits de circulation, de nouveaux partenariats entre musées du nord et du sud? La Suisse, parce que son passé est moins chargé, parce que son écosystème muséal est particulièrement riche, et parce qu’elle sait inventer des compromis, pourrait faire entendre sa différence.

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