Nouvelles frontières

En début de semaine, le porte-parole du Ministère chinois des affaires étrangères a salué la mémoire de Margaret Thatcher, décédée lundi à l’âge de 87 ans, en soulignant la contribution de cette «femme d’Etat marquante» dans l’amélioration des relations sino-britanniques. Dans l’histoire chinoise, la «Dame de fer», surnom donné par les cousins soviétiques, restera comme le premier ministre britannique qui négocia la restitution de Hongkong à la mère patrie.

Négocier n’est pas tout à fait le terme exact. Ce 24 septembre 1982, lorsque Margaret Thatcher s’apprête à rencontrer Deng Xiaoping au Palais du peuple de Pékin, elle vient avec un deal dans son sac: la couronne d’Angleterre restitue à Pékin la souveraineté sur la colonie saisie par la force en 1842, mais à la condition que Londres puisse y maintenir son administration. Etrange proposition, si l’on y songe avec le recul. Elle répondait au vœu des élites hongkongaises, qui ne voulaient pas du système socialiste. La Dame de fer ajouta, à l’adresse du «petit timonier», une mise en garde: «Ceux qui ont de l’argent et une formation commenceront immédiatement à quitter le territoire, entraînant un effondrement économique qui pourrait être irréversible» si Pékin appliquait ses politiques.

Le dirigeant chinois rétorqua qu’il n’y avait rien à négocier puisque son pays récupérerait Hongkong en 1997, selon un accord datant de la fin du XIXe siècle. A la fin de l’entretien, Deng Xiaoping glisse à l’un de ses conseillers: «Je ne peux pas parler avec cette femme. Elle est complètement déraisonnable.» En quittant le Palais du peuple, Margaret Thatcher trébuche sur les marches d’escalier qui mènent à la place Tiananmen. La cheffe de l’ex-empire qui rayonnait sur le monde sort ébranlée par sa confrontation avec l’architecte des réformes qui restitueront à la Chine sa puissance. Le symbole est resté.

Deux ans plus tard, elle signait avec Zhao Ziyang, l’homme qui deviendra secrétaire général du PCC avant d’être limogé en 1989, un accord de restitution complète de Hongkong sur la base du principe «un pays, deux systèmes» assurant une certaine autonomie à l’ex-colonie. «La femme qui ne fait jamais volte-face», comme Margaret Thatcher se décrira plus tard devant ses camarades du Parti conservateur, venait de céder devant l’intransigeance chinoise.

Certains démocrates de Hong­kong, aujourd’hui encore, sont amers envers l’ancienne puissance coloniale, qui se refusa jusqu’au bout à introduire la moindre réforme politique qui aurait pu mettre Pékin devant le fait accompli avant la restitution. A Pékin, le ton est bien différent. Non seulement on loue le pragmatisme d’un premier ministre visionnaire, mais en plus on ne se prive pas de souligner que c’est l’une des très rares fois où la Dame de fer a dû plier. «Thatcher a réalisé que la Chine n’était pas l’Argentine et que Hongkong n’était pas les Falkland […], écrit le quotidien nationaliste Global Times. Nous pouvons dire que c’est sur la question de Hongkong qu’elle a fait son plus grand compromis.»

Le legs de Margaret Thatcher en Chine ne se limite toutefois pas à la question de Hongkong. Il est indéniable que sa vision ultralibérale de l’économie a profondément influencé les réformateurs chinois des années 1980 et 1990. Si cette école de pensée est passée de mode avec la crise financière, y compris en Asie, la Dame de fer reste un modèle pour les cadres du Parti communiste en matière de gestion de crise, notamment face aux manifestations. Margaret Thatcher demeure l’incarnation d’un leadership capable de transformer une société par sa ténacité.

Le même Global Times écrit que, depuis Margaret Thatcher, il n’y a plus eu de femme ou d’homme de fer en Europe tout simplement parce que ce continent est en déclin et que la démocratie est en crise. Cette vision de Margaret Thatcher est partielle et partiale. Mais elle dit combien cette personnalité fait désormais partie de l’imaginaire politique global.

Deng Xiaoping: «Je ne peux pas parler avec cette femme. Elle est complètement déraisonnable»

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.