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La damnation du Kivu

A l'extrême est de la République démocratique du Congo, le Kivu est devenu le réceptacle de toutes les haines du cœur de l'Afrique. Depuis le mois d'août, sa population endure à nouveau la violence et l'exode. La communauté internationale s'agite dans la division.

«Une chute sans fin dans une nuit sans fond, voilà l'enfer» Victor Hugo, La Légende des siècles

L'enfer existe. Il a un nom, Kivu. Celui de cette région de l'extrême est de la République démocratique du Congo (RDC) dévorée par un conflit sans fin. Viols, massacres de civils, déplacements, épidémies, enfants soldats, trafic d'armes, pillages... Depuis plus d'une décennie, par intermittence mais avec un regain d'intensité ces derniers mois, il a donné à voir l'horreur sous toutes ses faces, l'impunité en toile de fond.

Considérée en des temps révolus comme le grenier du Zaïre, cette contrée avait tous les attraits d'un pays de cocagne. Fertiles, ses hauts plateaux verdoyants regorgent des matières premières convoitées par l'homme moderne: pétrole, gaz, coltan, cassitérite, or, diamants. Mais au Kivu, la profusion a tourné à la malédiction et au saccage. Et ses collines, situées au carrefour de la Tanzanie, de l'Ouganda, du Rwanda et du Burundi, sont devenues le réceptacle des tensions et des haines qui gangrènent le cœur de l'Afrique, la région des Grands Lacs. Un terrain de choix pour les affrontements ethniques, économiques et géopolitiques.

«La région du Kivu est la matrice de toutes les guerres du Congo. Elle cristallise toutes ses fractures», assène Alain Bischoff1, consultant indépendant. Pour le comprendre, un détour rétrospectif s'impose. Entre 1996 et 2003, l'ancienne colonie belge est transformée en champ de bataille sans précédent en Afrique. Deux guerres, huit armées engagées, qui feront, par la faute des combats et des crises humanitaires résultantes, 4 à 5 millions de morts dans un silence planétaire assourdissant. C'est le tribut le plus effroyable depuis la Seconde Guerre mondiale.

Les causes en «remontent à très loin», explique Bob Kabamba, de l'Université de Liège. A l'époque où la Belgique régente implacablement le Congo et le Rwanda voisin. Les colonisateurs ont instillé le poison originel, le clivage ethnique: «Les Belges ont institutionnalisé un modèle de société dans lequel les seigneurs tutsis dominaient les agriculteurs hutus. Rien de tel n'existait avant, un individu passait d'une catégorie à l'autre.»

En 1959, exaspérés par les privilèges de l'aristocratie tutsie, les Hutus se révoltent. Pour la première fois, les ethnies s'affrontent au Rwanda, et des Tutsis sont massacrés. Les survivants s'exilent, en Ouganda, au Burundi, ou au Kivu. Ils y rejoignent la population rwandophone (Hutus et Tutsis), déjà implantée en vagues successives, qui coexiste, bon an mal an, avec les Congolais de souche. «Avec l'afflux de réfugiés, ces différences commencent à être politisées et à faire problème», poursuit Bob Kabamba. Sur les collines densément peuplées du Kivu, les rancunes foncières échauffent les esprits... Mais le maréchal Mobutu, qui règne en maître sur le pays depuis 1965, a instauré «un Etat fort et une centralisation qui étouffent les conflits latents».

Le chaudron du Kivu n'entrera en ébullition que trente ans plus tard, avec, pour détonateur, le génocide qui foudroie le Rwanda. Entre avril et juin 1994, 800000 personnes, tutsies pour la plupart, sont massacrées par leurs compatriotes hutus. Les Tutsis du Kivu rejoignent le Front patriotique rwandais (FPR) de Paul Kagame, un exilé tutsi rwandais, qui, parti de l'Ouganda, se lance à la conquête de Kigali, la capitale du Rwanda. En juillet 1994, il fait chuter le pouvoir hutu. Trois millions de Hutus fuient le pays, dont 1 à 1,5 million parviennent sous escorte internationale dans des camps de réfugiés au Kivu, à quelques kilomètres de la frontière.

Cet afflux achève de rompre l'équilibre ethnique précaire de la région. Parmi eux, des miliciens interahamwe, les exécutants du génocide, et des soldats hutus. Ils reconstituent un appareil militaire (renommé Forces démocratiques de libération du Rwanda, FDLR, en 2000) dont l'objectif est de «terminer le travail» au Rwanda. Une visée intolérable pour Paul Kagame, qui, arguant de la menace sécuritaire, attaque, au côté de l'Ouganda, le Zaïre en octobre 1996.

«Il n'y a pas de doute, le génocide est l'élément déclencheur. Mais côté congolais, le terrain était pourri depuis longtemps», enchaîne Jean-François Hugo, spécialiste de l'Afrique centrale, en poste à Kinshasa pour l'Union européenne2. Depuis des années, l'emprise de Mobutu sur son immense pays (2,4 millions de km2) se délite et l'armée corrompue est en déliquescence. A quelque 1500 km de la capitale Kinshasa, dans le Kivu, une insurrection gronde, sur fond d'effervescence ethnique avivée par le voisin rwandais. Laurent-Désiré Kabila en prend les commandes, avec l'appui du Rwanda et de l'Ouganda. En quelques mois, il fait marche sur Kinshasa d'où il chasse Mobutu, en mai 1997. Le Zaïre du dictateur à la toque léopard devient la RDC.

Elle est à peine rebaptisée qu'une seconde guerre éclate en 1998. Il s'agit cette fois d'«une guerre de prédation», rappelle Jean-François Hugo, déclenchée par l'appétit du Rwanda et de l'Ouganda. Ils considèrent que leur soutien d'hier à Kabila n'a pas été suffisamment payé en retour: ils veulent leur part du gâteau congolais. La RDC s'embrase à nouveau et, par le jeu fluctuant des alliances régionales, jusqu'à huit armées différentes s'y affrontent, chacune prenant part au pillage des ressources. En janvier 2001, Kabila est assassiné dans des conditions troubles.

De règlements en accords de paix, en 2003, la RDC semble enfin s'engager vers l'apaisement. Les troupes étrangères se retirent. Avec le patronage de la communauté internationale, un processus de démocratisation est couronné en 2006 par l'élection à la présidence du fils de Laurent-Désiré, Joseph Kabila. Une mission de maintien de la paix, la Monuc, déploie ses 17000 hommes.

Mais la question spécifique du Kivu a été négligée. Et ses deux provinces (Nord et Sud) continuent de vivre dans la terreur qu'y font régner les armes, notamment celles de Laurent Nkunda, entré en rébellion en 2004. Tutsi congolais, ancien du FPR de Kagame, il a participé à l'insurrection de Kabila avant de s'en éloigner. Il se pose en protecteur de la communauté tutsie, et reproche à Kinshasa son manque de volonté à régler le problème du FDLR.

Les faits d'armes succèdent aux accalmies. Puis, en janvier 2008, une conférence de paix à Goma, la capitale du Nord-Kivu, suscite l'espoir d'un règlement. Il vole en éclats dès le mois d'août, lorsque Laurent Nkunda lance une offensive féroce contre les troupes de Kinshasa, qu'il accuse de collaborer avec le FDLR. L'accord signé en novembre 2007 à Nairobi, qui prévoyait le désarmement et le rapatriement des miliciens hutus, souvenirs vivants du génocide, est resté lettre morte. Nkunda exige dorénavant de négocier d'égal à égal avec le pouvoir congolais. Mal équipés et piètrement dirigés, les soldats congolais abandonnent une à une leurs positions, violentent et écument dans leur débâcle, tandis que la Monuc se révèle inapte à endiguer le chaos. Depuis la reprise des combats fin août, et alors que s'abattent les trombes diluviennes de la saison des pluies, 250000 personnes ont été jetées sur les routes et dans des camps déjà surpeuplés. Personne ne peut dire combien sont mortes.

L'ONU dépêche un émissaire, le Nigérian Olusegun Obasanjo. La diplomatie mondiale s'agite. Mais elle est divisée. «L'argumentaire de la protection de la minorité tutsie masque la principale motivation de Nkunda, le pillage des mines», soutient Alain Bischoff. Pour son propre compte. Et celui du Rwanda, pays exigu et pauvre en ressources, affirme-t-il: «C'est une évidence. En retour, le Rwanda le paie de produits d'intendance et de nourriture. La rébellion n'existerait pas sans le Rwanda.»

Cette perception d'une déstabilisation du Kivu fomentée depuis Kigali - ce que dément le Rwanda - est largement partagée des milieux francophones (France, Belgique). Mais dans le camp anglo-saxon, on voit les choses différemment. «Il ne s'agit pas de nier la possibilité d'une implication du Rwanda. Mais personne n'en a fourni la preuve formelle. Et même s'il soutenait Nkunda, le Rwanda en aurait la légitimité, car la RDC et la Monuc n'ont rien fait pour désarmer le FDLR», affirme ainsi J. Peter Pham, professeur à la James Madison University (Virginie, Etats-Unis), qui se présente comme un conseiller de Washington sur l'Afrique. «Américains et Britanniques considèrent que Kagame et Museveni [le président ougandais] font partie d'une nouvelle génération de dirigeants africains, aptes à développer économiquement leur pays. Ce qui n'est pas faux», décrypte Jean-François Hugo.

D'autres considérations valent à Paul Kagame la mansuétude américaine. «Les Rwandais ont su se rendre utiles, explique Fabienne Hara, de l'International Crisis Group. En coopérant dans la lutte contre le terrorisme, en envoyant des soldats de maintien de la paix au Darfour.» Et surtout, quatorze ans après, le génocide, dont, impassible, l'administration Clinton avait refusé d'admettre l'inexorabilité, hante toujours Washington. «Le Rwanda sait jouer de cette mauvaise conscience», affirme Bob Kabamba. Aussi, pour les Anglo-Saxons, la responsabilité du drame du Kivu doit beaucoup à l'incapacité de Joseph Kabila, en dépit des espoirs suscités par son élection, à remettre son pays en ordre et son armée au pas. «Rien n'a changé, poursuit Jean-François Hugo. La corruption reste caractéristique d'un Etat prédateur qui entrave le développement du pays.»

Cette réalité n'est pas ignorée à Bruxelles ou Paris. Mais on préfère y jouer la carte d'un maintien à flot de la RDC. La Belgique, parce qu'elle a des intérêts à y préserver. La France, qui entretient des relations exécrables avec le Rwanda, parce que la RDC, colosse africain sur le papier, est aussi le plus gros pays francophone au monde.

La faiblesse structurelle et la rigidité de l'Etat congolais, l'intransigeance rwandaise et la détermination de Laurent Nkunda augurent mal d'une solution négociée au drame du Kivu. Les divergences internationales aussi. Pourtant, chacun est conscient de l'urgence: il faut éviter une nouvelle boucherie. «Avec un minimum de bonne volonté», et une bonne dose de pressions diplomatiques, on peut résoudre la crise, conjure Fabienne Hara. Pour qu'un jour cesse le martyre des habitants du Kivu.

1. «Congo-Kinshasa, La décennie 1997-2007», Editions du Cygne.

2. «La République démocratique du Congo, Une guerre inconnue»,Editions Michalon.

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