Il y a encore deux décennies, la Turquie était un pays ami et l’on se sentait bien là-bas, dans ce mélange de civilisations méditerranéennes familières, romaine, byzantine, chrétienne, ottomane. Il était alors question de son adhésion à l’Union européenne. Le sujet était brûlant pour les deux parties, les pour et les contre discutaient passionnément, mais sans animosité. Tous savaient la chose possible, adviendrait ce qui adviendrait!

Aujourd’hui, c’est tout simplement impensable. Les Européens seraient outrés qu’on le leur propose encore dans les conditions actuelles, et la Turquie y mettrait des conditions que l’UE ne saurait accepter. Ainsi, ni les Turcs ni les Européens n’en veulent plus. On se demande d’ailleurs ce qui serait advenu si l’adhésion avait eu lieu: aurait-elle permis que ce pays reste ce qu’il était alors, attaché à l’héritage laïc de Mustafa Kemal, améliorant peu à peu sa démocratie sous la férule bruxelloise, ou serait-il devenu une épine islamique enfoncée dans le pied d’une Europe déjà fort mal en point avec ses fondamentalistes violents? En clair, a-t-on raté l’opportunité de se doter d’un Etat tampon laïc sur l’est ou a-t-on évité le pire en refusant peu ou prou de laisser entrer un cheval de Troie?

Ingérence inadmissible

Désormais, le torchon brûle. La grande basilique de Sainte-Sophie et la petite église de Saint-Sauveur-in-Chora, que l’Atatürk avait transformées en musées, sont dorénavant des lieux de culte musulmans, alors que ce sont des églises chrétiennes dès leur origine, ce pour quoi il faut bien se garder de dire qu’elles sont rendues à leur fonction initiale. Pour que les fidèles musulmans puissent y prier, il s’agit maintenant de couvrir l’entier des murs et des plafonds de ces deux joyaux, inscrits au patrimoine mondial de l’Unesco, pour en cacher toute scène biblique, toute référence au Christ. Culturellement, c’est un désastre; politiquement, c’est une provocation hautement symbolique.

Toutefois, Erdogan ne se contente pas d’actions symboliques! En Méditerranée orientale, la tension autour des gisements de gaz fait rage. Les Turcs réalisent des forages hors de leurs eaux territoriales, ingérence inadmissible envers la République de Chypre et la Grèce, toutes deux membres de l’Union européenne. Pourtant, malgré ces incartades incessantes, l’UE est coupablement passive et nous verrons quelles seront les décisions du Conseil européen les 24 et 25 septembre. Les Etats-Unis sont déjà en froid avec Ankara qui s’est permis de commander son matériel de défense aérienne à la Russie, pays actuellement proche de la Turquie dans le contexte du règlement du conflit syrien et aussi «parce que les ennemis de mes ennemis sont mes amis»…

Faits comme des rats

Pendant ce temps, la Turquie, membre de l’OTAN, nouvelle coquille vide après l’ONU et bien d’autres «machins» inutiles, gagne en morgue et en goujaterie. Elle soutient plus ou moins ouvertement les islamistes, combat les Kurdes à la frontière syrienne, ouvre le robinet des migrants vers l’UE tout en empochant l’argent qu’on lui verse, accuse le premier ministre autrichien d’être «cupide et incompétent» et Emmanuel Macron d’être «en état de mort cérébrale», place ses pions en Libye, finance chez nous des mouvements intégristes potentiellement dangereux issus des Frères musulmans.

Le 1er septembre, au sujet de ses bateaux en Méditerranée orientale, le président turc s’exclamait: «Tous les fronts hostiles peuvent s’unir, ils ne pourront pas stopper l’ascension de la Turquie.» Nous voilà au moins prévenus. Mais notre couardise est telle que nous n’entreprenons rien: ni de l’exclure de l’OTAN, ce serait la verser dans les bras de Poutine, ni de lui infliger des sanctions économiques qui lui seraient prétexte pour créer un nouvel afflux de migrants. Nous sommes faits comme des rats, sauf à agir enfin courageusement en remettant Erdogan à sa place, quoi qu’il en coûte, en se rappelant la phrase prémonitoire de Churchill: «Vous avez voulu éviter la guerre au prix du déshonneur. Vous avez le déshonneur et vous aurez la guerre.»


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