Du bout du lac

La danse macabre de l’extrême-gauche genevoise

La gauche de la gauche est en train de réussir le tour de force d’imploser au moment même où la contestation anti-libérale regonfle les voiles des jeunesses socialistes et de la droite conservatrice

Bien sûr, il y a le jet d’eau, la fosse aux ours, un coucher de soleil sur le Cervin ou les voeux d’Adolf Ogi. Mais au-delà des évidences, le secret du lien tellurique qui nous rattache à ce pays tient aussi aux plus désuètes de ses bizarreries. A ses petites incongruités délicieusement surannées, auxquelles on ne pense plus mais qui nous manqueraient tant si elles venaient à disparaître: la poubelle de table Ovomaltine, les caissettes à journaux en libre-service, l’interdiction de passer la tondeuse le dimanche. Ou encore l’extrême-gauche genevoise.

La poubelle de table est toujours bien ancrée sur les tables de l’Oberland et je ne sache pas que les caissettes soient plus menacées que la quiétude dominicale obligatoire. Mais l’extrême-gauche genevoise, elle, est en danger. Et déjà la nostalgie m’envahit. J’aimerais la prendre dans mes bras, lui faire un gros bisou, lui dire que tout va bien, qu’elle va s’en sortir. Mais j’ai peur qu’il ne soit trop tard. Qu’il me faille accepter d’être le témoin impuissant de son suicide collectif.

De limogeages en implosions, de trahisons en esclandres, la si merveilleusement mal nommée «Ensemble à gauche» et ses sept composantes (Huit? Six? On ne sait plus très bien…) offrent pourtant, à l’heure du dernier souffle, un spectacle plus ébouriffant que jamais. Une sorte de bouquet final, une danse macabre parfaitement orchestrée dans laquelle chacun jette ses dernières fulgurances.

Il y a le ballet des communiqués de génie, distillés sans relâche sur tous les supports, par lesquels d’innombrables président(e) s de mouvances unicellulaires annoncent autant de scissions avec eux-mêmes, ou les contestent dans une folle farandole. Des textes ciselés et emphatiques, dont le génie réside dans le vernis de gravité.

Il y a la magie des formules et des références, parfaitement déconnectées de toute réalité terrestre. Si le nouveau Parti radical de gauche et ses vingt cotisants (oui, vingt) ne fait plus partie de la coalition, c’est que «le radicalisme est un courant anticommuniste issu de la bourgeoisie», déclame le président du Parti du travail avec l’application du catéchumène frais émoulu.

Il y a le silence enfin, celui d’une coalition dont les membres démembrés ne se sont plus réunis depuis le mois d’avril, à croire Le Courrier, qui chronique avec abnégation ses derniers soubresauts.

L’extrême-gauche genevoise est en train de réussir un tour de force mortifère. Celui de disparaître au moment même où la contestation anti-libérale regonfle pourtant les voiles des jeunesses socialistes et de la droite conservatrice. Mon coeur saigne, mais chapeau l’artiste!

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