Il était une fois

Darwin and Co.

L’inspecteur Flandreau mène son enquête en renversant les habitudes: ce n’est pas l’anthropologie qui est entrée au Stock Exchange mais le Stock Exchange qui a forcé la porte de l’anthropologie pour produire une façon de pensée, écrit notre chroniqueuse Joëlle Kuntz

La Tasmanie fait grand cas de Darwin. Le naturaliste a accosté à Hobart avec son Beagle le 12 janvier 1836. Il a trouvé l’endroit agréable, assez humide pour que poussent le blé et les pommes de terre et assez british pour s’y sentir à l’aise. Il a dîné avec l’Attorney général, assisté à un concert de musique italienne dans une maison «très élégante» avec de «respectables serviteurs, bien que tous soient des condamnés». «Il est nécessaire de quitter l’Angleterre et de voir des colonies éloignées pour s’apercevoir combien les Anglais sont des gens merveilleux», écrivit-il, non sans noter une succession récente de «vols, incendies et meurtres par les Noirs» provoquée par «la conduite infâme» de quelques compatriotes.

«Le club cannibale»

Les aborigènes de Tasmanie ont disparu, décimés par les maladies, tués ou déportés dans une autre île où ils se sont éteints. Darwin, lui, est omniprésent. La moindre de ses haltes est commémorée par un panneau. Les traces du grand homme font recette auprès des touristes. La science est ici totemisée. C’est le moment de lire Marc Flandreau. L’historien économiste à l’IHEID s’est plongé dans les papiers des sociétés anglaises de géographie et d’anthropologie de l’époque victorienne. Il les a croisés avec les papiers des fonds vautours négociés en même temps à la bourse de Londres, pour découvrir que nombre des membres des sociétés savantes d’alors étaient aussi d’influents personnages du Stock Exchange. Un hasard? Non, un système.

A la mort de Darwin, en 1882, les héros de son genre, des aristocrates amateurs occupés à la recherche des caractéristiques culturelles et physiques des groupes humains, avaient été remplacés à la tête de la nouvelle Société d’anthropologie par des anti-héros pour qui la science n’était pas l’exploration désintéressée des origines et de l’évolution de l’espèce mais le moyen d’accumuler de la valeur économique. Ils étaient racistes, antidarwiniens, conservateurs et favorables à l’esclavage. Le président, James Hunt, tenait les noirs pour inférieurs et leurs défenseurs pour des demeurés obsédés par les «droits de l’homme». Ils étaient provocateurs, brutaux et se désignaient eux-mêmes comme «le club cannibale». Ce sont eux, pourtant, qui prirent le contrôle de l’anthropologie victorienne, leur société multipliant les adhésions sous l’effet de leurs promesses: la colonisation, les investissements grandioses à faire rêver, le droit de l’Empire de s’étendre à l’infini et l’espoir pour tous d’y gagner.

Le broker anthropologue

L’inspecteur Flandreau mène son enquête en renversant les habitudes: ce n’est pas l’anthropologie qui est entrée au Stock Exchange mais le Stock Exchange qui a forcé la porte de l’anthropologie pour produire une façon de pensée, une éthique et une vision du monde compatible avec ses intérêts. Son intrigue met en scène un aréopage coloré de scientifiques, financiers et journalistes qui ensemble ont créé la confiance du public dans la science et la finance. Sur cette scène, l’anthropologue jouait le rôle de broker, l’intermédiaire qui, par sa loyauté envers ses origines et le crédit public conféré par le statut de scientifique, ajoutait de la valeur financière aux connaissances apportées sur les sociétés observées.

Flandreau ne met pas de guillemets à «connaissances» comme on est tenté de le faire aujourd’hui. Il n’oppose pas la bonne science à la science corrompue. Il conclut, au terme de son enquête, qu’elles sont articulées l’une avec l’autre, aussi inséparables que les pierres dans un jardin zen.

Sur le Mont Wellington

Le contrôle de la science reste un enjeu. On ne le perçoit pas si l’on ne connaît pas son histoire, y compris ses moments cannibales. «Peut-on comprendre l’histoire de la vérité si l’on ne comprend pas comment ses fruits sont produits et distribués?»

Sur le Mont Wellington qui surplombe Hobart, une plaque rappelle le passage de Darwin. De là-haut, on embrasse l’Empire que ses ennemis ont sucé et fait fructifier.


*Anthropologists in the Stock Exchange, A Financial History of Victorian Science, University of Chicago Press

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