Le Temps: Comment jugez-vous l'héritage laissé par Arafat?

David Grossman: Ce qu'il a accompli est vraiment exceptionnel pour les Palestiniens et pour l'agenda international. Il s'est dédié totalement à cette cause et a été assimilé à un symbole de la Palestine. Ce sont des choses qui arrivent rarement: un leader capable ainsi de personnifier toute sa nation. Cela restera comme son grand succès, qui ensuite surpassera toutes ses tragédies et ses erreurs. Parce que les Palestiniens finiront par avoir leur Etat, et cela ne serait pas arrivé sans lui, ou pas de cette manière.

Le problème, c'est qu'il aurait pu l'obtenir plus vite. Il a fait une immense erreur quand, en 2000, Ehoud Barak (ndlr: le premier ministre de l'époque) lui a offert des concessions à Camp David. L'offre n'était pas la meilleure, et ce fut une erreur partagée. Je pense que s'ils n'avaient pas été tous deux à ce point conditionnés par le conflit, s'ils n'avaient pas été des hommes de pouvoir essayant chacun de briser le bras de l'autre, les Palestiniens auraient aujourd'hui l'Etat souverain qu'ils méritent. Si Barak avait été plus généreux, cela aurait sans doute été plus facile pour Arafat. Celui-ci a toujours combiné la politique et le terrorisme de manière très efficace. En ce moment crucial, il a basculé vers le terrorisme.

– Après Camp David, vint la visite d'Ariel Sharon sur l'esplanade des Mosquées. C'était le début de la seconde Intifada…

– Oui, ce fut un mélange de stupidité et d'erreurs commises par tous les leaders impliqués, parce que, au fond, ce sont tous des militaires. Pour faire la paix, il est nécessaire d'avoir un peu confiance en son ennemi, de prendre des risques calculés. Ils en ont été incapables. Je suis pareillement critique envers nos dirigeants qu'envers les leurs. Si seulement l'un d'eux avait été davantage visionnaire, ce dernier conflit aurait pu être évité. Mille Israéliens et presque 4000 Palestiniens ont été tués… Lorsque je parle de la manière dont Arafat a incité à la violence, ou ne s'est pas opposé à elle, je dis la même chose de Barak.

– Vous semblez les mettre sur le même plan. Pourtant, sur le terrain, la situation n'est pas symétrique.

– Non, il n'y a pas de symétrie. Nous sommes les plus forts, les occupants, et nous avons une bien plus grande marge de manœuvre. Nous sommes plus stables que les Palestiniens, qui commencent à peine à mûrir politiquement. Cela dit, il y a bien une symétrie: c'est notre capacité mutuelle à rendre la vie de l'autre insupportable. Israël est une superpuissance, nous avons semble-t-il une centaine de bombes atomiques, et pourtant nous sommes terrorisés lorsque nos enfants sont dans la rue. D'une certaine manière, nous avons tous le sentiment d'être assiégés. Je sais que leur vie est beaucoup plus horrible que la nôtre, que nous devrions être plus généreux. J'aimerais voir mon premier ministre aller chez eux demain, leur offrir quelque chose et leur demander pardon pour l'injustice qu'Israël leur a infligée. Et j'espérerais, en retour, que les Palestiniens m'offrent leurs excuses pour ce qu'ils nous ont fait. Parce qu'il ne s'agissait pas toujours d'une glorieuse lutte pour la liberté. C'était aussi du terrorisme.

– George Bush parle aujourd'hui d'une «occasion» rêvée pour aboutir à la paix. Y croyez-vous?

– Après chaque élection aux Etats-Unis, le premier ministre israélien vient nous dire: nous avons un grand, grand ami à la Maison-Blanche. Moi je rêve toujours d'avoir des amis moins grands, quelqu'un qui puisse forcer Israël à faire ce qui est nécessaire pour que nous atteignions ici une certaine normalité, une certaine vie, et que nous cessions de survivre de catastrophe en catastrophe.

– C'est la culture de la mort, comme vous l'appelez?

– Oui. Il y a tant de choses de la vie que nous ne connaissons pas, parce que nous sommes nés dans ce conflit, parce que nous sommes programmés pour la violence. Il suffit de penser à toutes les énergies, tout l'argent, tout le sang que nous dépensons en Cisjordanie et à Gaza, parce qu'elles abritent des lieux qui font partie de «la divine promesse faite à Israël», selon les religieux. Toute notre vie, tout notre avenir sont cloués à cela. Nous combattons dans une guerre qui s'est révélée dépassée, «irrelevant». Nous continuons à la faire parce que nous sommes manipulés par les extrémistes, par des visions du monde de leaders qui ne voient pas d'autres possibilités hors du conflit entre les Palestiniens et nous.

– Le territoire est au cœur de ce conflit. Pourquoi est-ce une question si importante?

– Cela s'explique lorsque vous formez un pays si petit, cinq millions de Juifs entourés de 250 millions de musulmans, et dont les chefs n'ont jamais montré de bonne volonté envers vous. Il faut vous souvenir d'où nous venons, de cette Histoire traumatique, du fait qu'Israël fut créé trois ans seulement après la Shoah.

Et subitement, lors de la guerre des Six-Jours, en 1967, nous nous sommes retrouvés avec une immense quantité de territoire. Or le territoire signifie le pouvoir pour une nation qui, durant deux mille ans, a vécu une vie abstraite, une vie sans terre, sans armée, sans présence physique. Posséder ces territoires nous a donné une énorme confiance, l'assurance que nous étions vivants, que nous étions grands, que l'on ne pouvait pas nous battre. C'est ensuite qu'a commencé cette version de l'histoire, qui a encore cours aujourd'hui, selon laquelle les Arabes n'ont jamais voulu la paix, que nous ne pourrions jamais être en paix avec eux. L'Etat d'Israël est pour nous une sorte de miracle. Et nous sommes en train de le gaspiller.

– L'Initiative de Genève, à laquelle vous avez participé, a été lancée il y a presque un an. Mais personne n'en parle ici…

– Yossi Beilin (ndlr: le principal négociateur côté israélien) est quelqu'un que j'aime beaucoup, mais il n'a aucun soutien populaire en Israël. Il est totalement marginalisé. Du côté palestinien, après la mort d'Arafat, je ne vois pas davantage un leader avec suffisamment de charisme et de légitimité pour faire la paix. Moi, je suggérerais d'aller en prison voir Monsieur Barghouti et de lui dire qu'il est libre.

– Marwan Barghouti a pourtant été condamné à cinq fois la réclusion à vie. Israël l'accuse d'être l'un des instigateurs du terrorisme…

– Je ne dis pas qu'il sera libéré. Cela m'étonnerait beaucoup, même si rien n'est jamais définitif dans cette région. Pour les Palestiniens, Barghouti est un combattant de la liberté. Moi, si les tribunaux de mon pays l'ont défini comme un assassin, je le vois de cette manière. Mais cela dit, dans un contexte de lutte nationale, il n'y a pas de règles absolues sur ce qui est correct ou incorrect. Si je devais utiliser les mêmes critères pour juger les chefs politiques israéliens, je dirais que presque tous ont, en relation avec les Palestiniens, institutionnalisé le terrorisme d'Etat, torturé des populations, causé la mort de milliers d'innocents. Ce sont pourtant nos leaders. Laissons donc les Palestiniens avoir comme leader Monsieur Barghouti.

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