L'éco de la semaine

A Davos, des réfugiés en talons et veston

CHRONIQUE. A quelques mètres du WEF, l'ONG Crossroads propose une immersion dans la vie d'un réfugié. Renversant

Je m’appelle Issa Nabeel. Je suis un jeune homme de 20 ans et on ne connaît ni mon statut marital, ni ma nationalité. Ce que l’on sait, c’est qu’avant, je travaillais dans une mine.

Mais à cet instant précis, parce qu’on me soupçonne de cacher une arme, je suis agenouillé dans une cellule en fil de fer barbelé. Un mercenaire en treillis pointe un fusil-mitrailleur sur ma nuque.

A Davos, à proximité du WEF, l’ONG Crossroads propose une plongée dans la peau d’un réfugié. A priori, je me dis que l’expérience va être intéressante, mais un brin aseptisée. Après tout, je suis au sous-sol de l’hôtel Hilton, badge autour du cou et entouré d’une trentaine de membres de l’élite mondiale qui ont décidé de passer momentanément de l’autre côté de la barrière. Mais lorsque l’on me remet ma fausse identité et un billet de 10 d’une monnaie factice, je réalise qu’il s’agit d’un jeu de rôle. Dont je serai l’une des victimes.

«Tu n’es rien, tu n’as rien!»

Rapidement, c’est la confusion. Les balles sifflent, les bombes résonnent. Une brigade de miliciens armés nous emmène dans un camp, on nous explique qu’il faut fuir la région, que l’on retrouvera peut-être nos familles. Ou pas. Nous sommes triés, poussés, malmenés, agenouillés.

Nous passerons trois (faux) jours et trois (fausses) nuits dans ce camp clandestin où les soldats nous protègent, promettent-ils, mais nous exploitent aussi. S’entasser à huit dans des tentes minuscules, faire la file pour un morceau de pain ou des soins rudimentaires, décliner sans cesse son identité, se faire enfermer dans une cellule de fortune… Les réfugiés temporaires sont humiliés, dépouillés, violés, blessés, tués, déshumanisés. «Tu n’es rien, tu n’as rien!» vocifère un militaire.

Après une heure de mise en scène, les lumières se rallument, les masques tombent. Le chef de la milice a changé de ton et mène le debriefing. Il rappelle qu’il existe des centaines de camps comme celui-ci, qui ne sont pas supervisés par une agence officielle. Les autres acteurs prennent la parole; d’anciens réfugiés, des humanitaires, des volontaires… Les visages des figurants sont graves, certains essuient quelques larmes.

Cela ne fait aucun doute, l’opération de sensibilisation, en plein cœur d’une semaine où l’élite se réunit pour parler affaires du monde, est une réussite. Suffisamment pour que je décide de vous en parler, en lieu et place des nombreux sujets économiques qui, au sortir de quatre jours de WEF, auraient pu être décryptés dans ces lignes.

Je le sais déjà: dans quelques jours, le soufflé émotionnel sera retombé. J’ignore ce que les participants en talons et veston en retiendront, mais de mon côté, je me suis promis de ne pas oublier que, en moyenne, les 20 millions de réfugiés vivant dans des camps à travers le monde y passent 17 ans de leur vie. Issa Nabeel y a vécu moins de soixante minutes. Et ce n’est déjà plus le même homme.

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