La situation ne manque pas d’ironie. Pays sans frontière maritime, la Suisse fait face à un risque important de débâcle financière lié à sa flotte marchande. En mai, la Confédération a déjà dû honorer le cautionnement de treize bateaux battant pavillon suisse pour un montant de 215 millions de francs. Trente autres navires disposent encore d’une garantie fédérale pour un demi-milliard de francs. Et la presse dominicale nous apprend que l’administration fédérale, dans des rapports internes, s’inquiète de la santé financière de seize de ces cargos. La facture risque donc de s’alourdir ces prochains mois.

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Cette affaire est un cas d’école. L’exemple type d’une mauvaise politique publique. La Confédération a pris des risques inconsidérés pour assurer une tâche qui ne fait plus sens aujourd’hui.

Il faut rappeler que la Suisse, pour assurer l’approvisionnement du pays, s’est improvisée armateur au cours de la Seconde Guerre mondiale. Puis, dès 1948, elle a octroyé des prêts et des cautionnements à des armateurs privés pour garantir un nombre suffisant de navires battant pavillon suisse, toujours dans l’idée d’acheminer céréales, bananes ou encore pétrole jusqu’au pays en cas de crise.

Mais ce qui était compréhensible à l’époque s’est mué progressivement en une politique publique quasi automatique, imperméable à l’évolution du cadre sécuritaire. En 2008, le parlement a même porté le crédit-cadre de cautionnement aux navires de haute mer à 1,1 milliard de francs à une quasi-unanimité! Aucun risque, assurait Doris Leuthard, ministre de l’Economie à l’époque: jamais un franc de ces crédits de cautionnement n’a dû être honoré.

Le Conseil fédéral n’a pas saisi l’impact de la crise économique de 2009, qui a porté un coup sérieux et durable au secteur du fret maritime mondial. Le ministre Johann Schneider-Ammann a fini par tirer la sonnette d’alarme en juillet 2015. Trop tard. A la décharge du Bernois, l’Office fédéral pour l’approvisionnement économique, chargé d’octroyer les cautionnements aux armateurs, ne l’a pas aidé. Il a lui-même dysfonctionné, comme l’a établi un rapport du Contrôle fédéral des finances, dont la publication intégrale est pour l’heure entravée par un particulier. C’est la cerise sur le gâteau.

Il faudra tirer les leçons de cette débâcle financière. Au-delà des responsabilités administratives, la déroute de la marine suisse doit amener à questionner la pertinence des politiques publiques et l’organisation de l’administration. Au fond, le fait que la Suisse, en 2017, dispose d’un Office fédéral pour l’approvisionnement du pays, chargé de gérer un milliard de francs, mais d’aucune structure aussi organisée en matière de cyberdéfense ou encore de numérisation de l’économie montre le besoin cruel de modernisation de l’État.