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(Jakub Jirsak/123RF)

Revue de presse

Le débat sur les droits d’auteur dans le numérique échauffe les esprits

Les eurodéputés se prononcent ce mercredi sur une réforme de la législation, un vote crucial pour les artistes et éditeurs de presse qui espèrent l’adoption de cette directive fustigée par les géants du numérique, sur fond d’intense lobbying

Les députés au Parlement européen votent donc à nouveau ce mercredi sur la très sensible réforme du droit d’auteur dans le marché unique, qui oppose artistes et éditeurs de presse aux géants du numérique et militants de la liberté sur internet. «Jusqu’il y a peu, il était difficile d’imaginer» qu’elle «puisse être un sujet aussi clivant», dit Le Soir: rejeté le 5 juillet dernier à Strasbourg, le texte a été amendé dans l’espoir de dissiper les craintes des opposants, dont les plus fervents parlent de «bâillon», rappelle le Corriere del Ticino. Le quotidien bruxellois propose d’ailleurs ce mercredi une page une spectaculaire et explicite à ce propos:


Sur ce dossier:


Mais voici les explications de L’Obs: «Cette directive répond à l’absence de cadre juridique pour les plateformes telles que Google ou YouTube. Cette absence est d’autant plus problématique que des sites tels que Spotify ou Deezer sont déjà soumis à des conditions de négociation claires avec les ayants droit, les musiciens, les créateurs, etc. Or les grandes plateformes ne rémunèrent pas, actuellement, les ayants droit tels que les journaux et magazines lorsqu’elles réutilisent leurs contenus.»

C’est vrai, «il y a dans l’air comme un parfum des débats électrisés qu’occasionna à la fin de la décennie dernière la question du piratage de la musique et du cinéma via le téléchargement», se souvient Libération. C’est aujourd’hui la même «querelle». Elle «n’a rien perdu de sa vigueur». Ou le remake d’un classique: «Le conflit opposant l’homme qui écrit et qui crée et celui qui algorithme et organise, comme l’a résumé un participant lundi soir au colloque initié par le quotidien Les Echos autour d’une meilleure rétribution de la presse à l’ère du numérique.» En somme, c’est «pour l’Europe et contre Big Brother».

Ainsi, dire aujourd’hui que le droit d’auteur est «appelé à évoluer sous l’effet de l’essor du numérique» est devenu un gros euphémisme. Le site Eurotopics, qui a fait le tour des popotes médiatiques à ce sujet, explique qu’«au lieu de recourir à l’outil controversé d’un filtrage au téléchargement», la loi envisagerait «maintenant des licences spéciales pour certains contenus, dont les plateformes comme Google News seraient contraintes de faire l’acquisition». Les éditorialistes de la presse européenne ne sont pas tous convaincus.

Les machines et la morale

Dans Libération, par exemple, le philosophe Eric Guichard et l’informaticien Nicolas Schabanel y voient un processus qui n’est pas sans danger. «Comment appliquer une telle loi?» se demandent-ils. Réponse: «grâce à de gigantesques algorithmes». «Les prestataires de services, en étroite coopération avec les titulaires de droits, développeront des techniques de reconnaissance des contenus. Les acteurs hors Facebook, Sacem ou équivalents seront censurés, donc éliminés du web. […] L’idée que les machines puissent résoudre des problèmes moraux (liés au vol, à l’invention) signale avant tout une démission politique. La volonté de déléguer à ces machines des questions qui méritent d’être débattues par tous: démocratiquement.»

D’ailleurs, dans un appel relayé par Le Journal du Dimanche, la ministre française de la Culture, Françoise Nyssen, et plus de 200 personnalités issues du monde de la culture réclament cette réforme en enclenchant lumières de Versailles et trompettes de Jéricho: «La France est le pays du droit d’auteur. C’est ici qu’il est né et c’est ici qu’il est enrichi depuis plus de deux cents ans, avec la plus grande ferveur et la plus grande inventivité, pour être en phase avec les évolutions de la société… Le droit d’auteur est aujourd’hui en danger, en France et dans le monde entier. Avec lui, c’est tout notre modèle qui est menacé. Nous, personnalités du monde de la culture, sommes convaincues que l’Europe est le meilleur niveau pour agir… C’est un virage historique. Dans ce vote, c’est la capacité de l’Europe à défendre ses intérêts collectifs et ses valeurs dans l’environnement numérique mondial qui se joue.»

Les managers et leurs chimères

Et Libé d’élargir ce débat car, dans le fond, cette réforme illustre à merveille toute la question du «numérique» en général. «Cette technique a plus que jamais le pouvoir de façonner le monde. Y compris politiquement. Avec les réseaux sociaux, nous ressentons, non pas son pouvoir, mais ses effets sur nos sociétés. […] Moins que jamais, la technique est éloignée de nous. Sauf si nous déléguons à quelques managers le formatage de nos sociétés par le biais de leurs chimères. Souvent, celles-ci se réduisent à quelques croyances, qui confinent à la numérologie. Il s’agit de projeter toute la complexité humaine, ses variations multidimensionnelles, sur une droite, où chacun(e) d’entre nous serait évaluable.»

A voir: Les vidéos YouTube sur la directive européenne

Vu sous cet angle, légiférer serait donc inévitable. Vu sous un autre angle, celui de la Gazeta Wyborcza où s’exprime l’eurodéputé polonais démocrate-chrétien Michał Boni, il faut trouver un accord sur le fameux article 13 de la réforme, «en vue de concilier les droits des auteurs et les droits des utilisateurs. Faute de quoi l’on encourt un risque de filtrage et de suppression incontrôlés des contenus. La responsabilité des portails internet ne doit pas être plus grande – et c’est ce que prévoit le projet – que les obligations des éditeurs. Ceux-ci devraient communiquer de leur propre chef les contenus pour lesquels une licence est requise et ceux qui n’en nécessitent pas. Si le Parlement européen procède ainsi, alors il pourra se targuer de protéger les droits d’auteur, mais aussi ceux des utilisateurs.»

L’info de qualité en péril

La campagne des lobbys d’internet, qui se positionnent contre la réforme, repose elle sur une distorsion délibérée de la réalité, déplore le Corriere della sera: les utilisateurs seraient muselés, eux «qui se retrouveraient privés de la liberté de publier des contenus en ligne, avec, pour corollaire évoqué, un assèchement du débat public. La vérité, c’est que l’on court le risque opposé. Le pillage permanent des contenus de qualité rend leur production encore plus difficile et coûteuse, comme l’illustre la disparition des journaux outre-Atlantique et en Europe. L’inexorable drainage des ressources du marché publicitaire par les géants du web met en péril l’information de qualité.»

«Pas besoin de se tourner vers Jürgen Habermas pour comprendre toute l’importance d’un débat public informé», poursuit le Corriere. Un débat «qui assure la cohésion des dirigeants, de la politique et du peuple, du demos»: «C’est la condition nécessaire à la formation d’une opinion publique consciente; le substrat dont se nourrit la démocratie.» Mais dans la réalité actuelle, «les réseaux sociaux, les moteurs de recherche, les grands groupes comme Amazon, mais aussi Apple et Microsoft, se font concurrence pour attirer l’attention et le soutien des utilisateurs. C’est parfaitement légal, mais cela ne veut pas pour autant dire que cela ne soit pas nocif.»

La spoliation des contenus

Pour le quotidien lituanien Verslo žinios, c’est surtout «l’avenir des médias» qui est en jeu, ce pourquoi il soutient vigoureusement la directive. «Les fake news en circulation qui clament la restriction de l’accès à l’information qui attend le commun des internautes […] montrent assez clairement ce que nous réserve un avenir sans médias indépendants en libre concurrence. A n’en pas douter, la spoliation des contenus, qui profite actuellement aux grandes sociétés internet, entraînera la disparition de rédactions et de maisons d’édition. […] Les créateurs de contenus – journalistes, commentateurs, écrivains – doivent être rémunérés pour leur travail.»

Reste à savoir comment exactement.

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