Le 36e Salon du livre de Montréal, le plus grand événement livresque francophone d’Amérique du nord, aura lieu du 20 au 25 novembre. «Qu’il le veuille ou non, [il] sera politique», annonce Le Devoir (article payant). Car au Québec, le débat sur le prix du livre ne cesse d’enfler, et pousse une branche manifestement aux abois à recourir à des actions spectaculaires dans sa revendication d’une réglementation du prix des livres.

Au Québec comme ailleurs – en Suisse, entre autres –, la polémique a grandi au fil des fermetures de librairies. La Fondation littéraire Fleur de Lys, qui œuvre dans l’édition numérique, a tenu une comptabilité des abandons de commerces de livres depuis 2001. Qu’elle n’a pas, d’abord, voulu rendre publique. Première querelle avec les éditeurs et les libraires. Finalement, cette fondation a mis sa liste en ligne, en avertissant: «Il reste maintenant à enquêter sur les raisons réelles de ces fermetures. Les requérants d’une réglementation du prix de vente du livre soutiennent que ces fermetures s’expliquent par la concurrence des ventes au rabais des magasins à grande surface. Or, la Fondation littéraire Fleur de Lys a rappelé […] que plusieurs des fermetures se justifiaient non pas par la concurrence mais par les départs à la retraire sans relève.»

A parcourir la liste, on constate que le mouvement de fermetures s’accroît depuis 2010. Libraires et éditeurs expliquent dans leur argumentaire que «le secteur québécois du livre est à la croisée des chemins. Les associations professionnelles qui représentent les écrivains, éditeurs, distributeurs, libraires et bibliothécaires sont toutes d’avis qu’il est urgent de réglementer les pratiques commerciales sans quoi des guerres de prix trop violentes pourraient déstabiliser le réseau de diffusion des livres, entraînant à sa suite l’ensemble du secteur québécois du livre.» Les acteurs de ce secteur ont fondé un collectif, «Sauvons le livre».

Fourchette de 10%

Leur demande ne porte pas sur un prix unique imposé par les éditeurs avec une marge de 5%, comme c’est le cas en France, mais sur une fluctuation maximale de 10%. Ils arguent qu’«une bonne moitié des pays de l’OCDE réglemente le prix de vente des livres», et que «les lecteurs québécois vont en général payer leurs livres moins chers si on réglemente que si on ne le fait pas». Selon la branche, le secteur du livre au Québec représente 12 000 emplois et génère un volume d’affaires annuel de près de 700 millions de dollars.

Entre autres, l’auteur de thriller et romans fantastiques à succès Stanley Péan milite pour l’encadrement du prix. Evoquant les grandes surfaces qui écrasent les prix, l’écrivain avance un argument original: «Je demeure convaincu que ces dites chaînes ne dédaigneraient pas la plus grande marge de profit dont elles bénéficieraient également, hélas, sur ces produits qu’elles vendent la plupart du temps à perte.»

Outre les prix cassés des grands distributeurs, les nouvelles menaces sur la branche traditionnelle sont connues: l’attaque des vendeurs en ligne, à commencer par Amazon, et l’expansion du livre électronique – là aussi, avec Amazon en acteur central.

Particularités locales

Il y a en outre des particularités locales, comme le relevait une chroniqueuse de La Presse en mai, qui discutait avec l’un des cinq libraires à avoir fermé boutique à Montréal cette année: «J’ai jasé une bonne heure avec le propriétaire de la Librairie générale, Jean-Guy Ouellet, qui a acheté la boîte il y a 29 ans. C’était au millénaire dernier. Il se rappelle les plus belles années, quand il a bâti le réseau des bibliothèques publiques. Il en paye le prix aujourd’hui. «Le réseau des bibliothèques aujourd’hui est très bien organisé. Si quelqu’un veut un livre, ils le font transférer. Pour plusieurs personnes, c’est une belle alternative pour ne pas payer 25 $ pour acheter le livre.» Ledit libraire n’est pas pour autant favorable à la réglementation: «Il préférerait plutôt qu’on permette aux librairies d’avoir l’exclusivité des nouveaux titres pendant quelques mois avant qu’ils se retrouvent chez Canadian Tire [chaîne de magasins et de stations d’essence].»

Début novembre, la première ministre Pauline Marois annonçait la création d’une commission parlementaire pour plancher sur la question. Le site pieuvre.ca indiquait que «l’industrie du livre soulignait une certaine victoire» ce jour-là. Elle va néanmoins multiplier les pressions, comme le laissent penser ses premières actions visant décideurs et opinion publique.

Rayons couverts de blanc

Vendredi passé, jour de Toussaint, Le Rimouskois Progrès-Echo racontait que «de Gaspé à Rouyn, de Chicoutimi à Gatineau, ce sont plus de 60 librairies québécoises, indépendantes et en milieu scolaire et de toutes les régions du Québec, qui [ont manifesté] pour presser le gouvernement de donner suite à la commission parlementaire sur le prix du livre neuf». Le journal détaillait: «En cette journée des morts, les tables des nouveautés et les vitrines de ces librairies ont toutes été recouvertes d’un linceul blanc, laissant traverser uniquement les quelques livres qui seront encore offerts aux lecteurs à court terme si le gouvernement n’agit pas maintenant.»

Sur le portail régional Abitibi-Témiscamingue du réseau de médias locaux Québécor, Nicole Fortin, propriétaire de la Librairie du Nord, à La Sarre, expliquait que «ce qui ressort du linceul blanc, c’est ce qu’on retrouve facilement en grande surface. […] On ne veut pas être alarmistes, mais on voudrait que ça bouge.»

Nouveau coup d’éclat mardi, précisément durant la conférence de presse du Salon du livre de Montréal, et cette fois, du fait des éditeurs. Le Devoir indiquait que «c’était au tour des éditeurs d’intervenir au nom de la coalition Sauvons les livres, interrompant mardi la conférence au cours de laquelle le Salon du livre de Montréal dévoilait sa programmation. […] Une demi-douzaine d’éditeurs ont volé la vedette et la scène, se couchant de tout leur long au sol, recouverts d’un drap blanc, avant de brandir à bout de bras les tissus, linceuls selon eux pour le livre et la littérature s’il n’y a pas rapidement réglementation.»

Le milieu du livre, indiquait La Presse, n’est pourtant «pas unanime». Le journal relevait que «Québec Amérique [un grand éditeur] et Renaud-Bray [un réseau de librairies] s’opposent au prix unique. […] Ce serait une mesure «inutile et nuisible», croit Jacques Fortin, président des éditions Québec Amérique.» L’éditeur renverse l’argument de Stanley Péan: «Les grands détaillants feraient plus d’argent et en profiteraient donc, selon lui, pour améliorer leur offre et concurrencer encore plus les librairies», selon ses propos résumés par La Presse. Des diverses manières de sauver le livre.