Sur les rares captures d’écran, on voit le djihadiste debout, habillé et masqué de noir, un couteau à la main. Il est positionné derrière James Foley, à genoux. Lui est vêtu d’une tunique orange, il a le crâne rasé, les mains dans le dos, visiblement ligotées. Il est équipé d’un micro-cravate et, selon toute vraisemblance, obligé de prononcer un discours dénonçant les actions de représailles américaines. Son bourreau s’apprête à commettre l’irréparable, l’ignominie absolue: la décapitation de sa victime. James Foley était un journaliste américain qui avait disparu depuis deux ans en Syrie.

La vidéo a été diffusée par l’Etat islamique mardi. Elle s’intitule «Message à l’Amérique». On ne saurait être plus clair. L’authenticité du document n’a cependant pas encore pu être vérifiée. «Mise en ligne sur YouTube, elle en a rapidement été enlevée», note Le Monde. L’homme masqué «s’adresse dans un anglais à l’accent britannique à Barack Obama en lui disant que les bombardements américains en Irak ont scellé le sort du journaliste […]. Au moment où il s’attaque à sa victime, l’image devient tout à coup noire.» Puis le document montre «un cadavre décapité».

«Cruauté médiévale»

Pourquoi cette «pudeur» dans ce film de 4 minutes et 40 secondes produit par la Furqan Media Foundation, qui fait la propagande de l’Etat islamique, dit le portail antiterroriste SITE Intelligence Group? Comme le fait remarquer The Daily Beast, qui parle de «cruauté médiévale», «on imagine que les producteurs de la vidéo ont pensé que la décapitation elle-même était trop repoussante pour le type d’audience qu’ils veulent attirer, la génération jeux vidéo d’apprentis djihadistes à travers le monde». En attendant, le site Global Post, pour lequel travaillait James Foley, prétend que «la décapitation n’est pas confirmée».

Le site de France Télévisions précise que celui-ci «travaillait au Moyen-Orient depuis cinq ans, lors de son enlèvement par des hommes armés, le 22 novembre 2012» et que «l’Etat islamique ajoute détenir un autre journaliste américain, Steven Sotloff». Il prévient que «son sort dépendra des décisions à venir de Barack Obama». Sur le compte Twitter créé par des proches du journaliste en vue de le retrouver, @findjamesfoley, on lit par ailleurs le micromessage suivant: «Nous savons que beaucoup d’entre vous attendent une confirmation ou des réponses. Nous vous prions d’être patients pendant que nous recueillons davantage d’informations.»

Slate raconte par ailleurs qu’«en 2013, le journaliste James Harkin était parti en Syrie pour essayer de retrouver les traces de James Foley et d’Austin Tice, un autre journaliste freelance américain disparu. Depuis la mort en 2012 de la photographe Marie Colvin à Homs, la plupart des médias ont en effet cessé d’envoyer leurs correspondants en Syrie: Harkin estime que 80% dans le pays sont freelance, et c’était en effet le cas de Foley.» Dans un long article publié par Vanity Fair en mai dernier, «Harkin expliquait que les journalistes capturés par le régime syrien ou par des groupes de bandits locaux étaient en général relâchés après paiement de rançon.»

Reste que la Syrie est devenue l’endroit le plus dangereux au monde pour les journalistes, comme l’explique la revue The Atlantic. Et déjà se pose la question de savoir s’il fallait montrer ces images. Un rédacteur de L’Observatoire des médias écrit que «ce mardi soir, cela a été l’effroi sur Twitter» lorsqu’il a vu qu’une capture de cette vidéo avait été largement partagée . «Comme d’autres» qui peineront à l’avouer, il a «fait une recherche» pour tenter de la voir.

Et il a échoué. Mais «au bout de quelques minutes», ce qu’il a vu apparaître dans sa timeline «était à la fois un mélange de condoléances» et «d’appels à ne pas diffuser les images de la décapitation». Salutaire, avec un mot dièse spécialement créé pour l’occasion, qui se révèle plutôt efficace, selon le Washington Post: #ISISmediaBlackout. «Ces images étaient atroces, et même si un journaliste peut se sentir investi par le devoir de voir ces images, elles sont tellement violentes que la diffusion à un large public n’est pas du tout souhaitable»:

Dans le même but, Rue89 signale qu’«un des collègues de James Foley, Jeb Boone, a supplié le public, sur son compte Twitter, de ne pas regarder la vidéo […], par respect pour la mémoire du défunt»: «Honorez sa mémoire, écrit-il. C’était un sacrément bon journaliste. Le monde est moins bon sans lui.» Comme LeTemps.ch et beaucoup d’autres, «Rue89 ne diffusera pas cette vidéo qui n’ajoute rien à cette information sinistre». Point.

«James Foley était connu et apprécié par tous les reporters qui couvrent ces conflits.» «La dernière fois que j’ai vu #JamesFoley, il était en train se secourir un confrère blessé par un tir de RPG à Syrte» (en Libye), écrit un journaliste de Radio France internationale sur Twitter. C’était un homme «courageux et infatigable», comme le décrit CNN:

Et Jeb Boone, dans un deuxième temps, de se fâcher:

Dans le monde des médias, le choc est rude, comme le montrent les New York Daily News. Au point qu’un quotidien comme le Daily Mirror, en Grande-Bretagne, y consacre un article en continu, qui recense toutes les réactions et est mis constamment à jour. Selon le New York Times, il semblerait également que Foley pensait lui-même que son «arrêt de mort» était «signé» dès lors que les Américains avaient entamé leur offensive armée en Irak.

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