Opinion

Les déchets chimiques, un fléau qu’il est temps de combattre

Jusqu’au 5 mai se tiennent à Genève les réunions des Conventions de Bâle, de Rotterdam et de Stockholm qui régissent l’usage et le recyclage des produits et des déchets chimiques. Elisabeth Maruma Mrema, directrice des questions de droits à l’organisation des Nations unies pour l’environnement alerte sur un danger croissant pour l’homme.

Lorsque j’étais enfant, grandissant dans les collines au pied du Mont Kilimandjaro, mes parents cultivaient la terre sans engrais chimiques ni pesticides et élevaient le bétail sans antibiotiques. La récolte était parfois mauvaise et il arrivait que le cheptel succombe à la maladie. Cependant, la météo était plus prévisible qu’aujourd’hui, les sécheresses moins fréquentes et les espèces envahissantes moins nombreuses.

Certes, nous devions parcourir de plus longues distances pour aller chercher l’eau, mais celle-ci était plus pure, et nous vivions pour l’essentiel sans courir de grands risques d’exposition à des substances dangereuses. Les produits chimiques occupaient alors une place bien moindre dans nos vies, qui pourtant étaient à bien des égards plus difficiles qu’aujourd’hui.

Eléments incontournables de la vie moderne

Les produits chimiques sont désormais des éléments incontournables de la vie moderne. Ils sont omniprésents dans les produits médicaux et sanitaires et dans les conservateurs alimentaires. De surcroît, grâce aux batteries et autres composants de nos téléphones portables, ils facilitent les communications modernes C’est aussi grâce à eux que nous pouvons construire des panneaux solaires et des voitures électriques et mettre au point d’autres technologies de nature à atténuer les effets des changements climatiques ou accélérer la transition vers des économies vertes.

En d’autres termes, les produits chimiques font partie de notre avenir. Cet avenir sera-t-il propre et écologique? Ou toxique et dangereux? C’est à nous d’en décider, mais nous devons agir vite. Car chaque année, jusqu’à 13 millions de personnes périssent des effets de la pollution et de la dégradation de l’environnement, dont près de 190 000 d’intoxication accidentelle.

Exportation des déchets dangereux

Faute d’une gestion écologiquement rationnelle des produits chimiques, d’une réglementation appropriée des substances dangereuses et de l’élimination à terme des substances extrêmement dangereuses, nous continuerons d’assister à des décès toujours plus nombreux dus à des intoxications, à la contamination et à la pollution. Ce n’est pas seulement un problème dans les pays en développement. Les Parisiens ou les Londoniens sont aussi aux prises avec les émanations toxiques.

Dans le même temps, des opérateurs sans scrupule et des entreprises criminelles continuent de transporter des déchets hautement toxiques au départ de l’Europe vers les côtes d’un grand nombre de nations parmi les plus pauvres du monde. Parmi ces déchets toxiques figurent quelque 36 millions de tonnes de déchets d’équipements électriques et électroniques éliminés sans précaution aucune, mettant en péril la santé de centaines de milliers de femmes et d’enfants et causant des dommages à long terme à l’environnement, résultant notamment de la pollution par les métaux lourds.

Réglementation mondiale trop lente

La réglementation mondiale des produits chimiques et de leurs déchets est trop lente au regard de l’ampleur croissante du problème. Les conventions de Bâle, de Rotterdam et de Stockholm aident à réglementer les flux internationaux de déchets dangereux et leur élimination; elles réglementent aussi la production et l’utilisation de près d’une centaine de substances chimiques qui sont des polluants organiques persistants.

Il reste encore environ 140 000 produits chimiques en circulation sur les marchés internationaux, contaminant 10 millions de tonnes de déchets urbains solides chaque année. La plupart de ces produits chimiques n’ont pas fait l’objet d’une évaluation approfondie de leurs effets sur la santé et l’environnement.

Questionner notre attitude face aux risques

Pourquoi est-il si difficile d’instaurer une gestion internationale rationnelle efficace des produits chimiques et des déchets? La réponse à cette question réside en partie dans notre attitude face aux risques, car nous préférons attendre qu’une substance s’avère dangereuse pour la santé humaine et l’environnement avant d’agir. Le secteur privé joue, à cet égard, un rôle déterminant.

En effet, s’il possède des connaissances supérieures aux nôtres sur la plupart des produits chimiques, c’est aussi lui qui tient les cordons de la bourse et aucun cadre réglementaire ne peut être envisagé sans son consentement et ses investissements dans les essais et les évaluations. Par ailleurs, il y a la Chine. D’ici 2030, ce pays détiendra 44% des parts dans le marché mondial des produits chimiques, qui représente 6300 milliards d’Euros. Il faut donc absolument associer la Chine à la gestion des produits chimiques, faute de quoi tout futur régime en la matière serait inopérant.

Mobilisation internationale

Heureusement, plusieurs initiatives ont été lancées en vue d’élaborer un régime plus complet sur les produits chimiques et les déchets. L’Approche stratégique de la gestion internationale des produits chimiques (SAICM) est une plateforme volontariste inédite sur laquelle les gouvernements, le secteur privé et la société civile peuvent se retrouver pour discuter des questions concernant la gestion des produits chimiques et des déchets. L’un des objectifs de la SAICM est de concentrer les efforts sur la conception d’une structure de gouvernance souple qui permettra de s’attaquer à un plus grand nombre de produits chimiques et de manière plus efficace.

Ces jours-ci, 180 pays sont rassemblés à Genève à l’occasion des réunions des Conférences des Parties aux conventions de Bâle, de Rotterdam et de Stockholm, pour délibérer de la manière dont on pourrait mieux s’attaquer aux effets potentiellement dangereux des produits chimiques et des déchets sur la santé et l’environnement. Ils ont été rejoints par des industries de pointe, notamment Dow Chemical, Plastics Europe et Dell.

Garder espoir

En septembre, la Convention de Minamata sur le mercure tiendra sa première grande réunion des États membres et, en décembre, le Programme des Nations unies pour l’environnement (ONU-Environnement) accueillera la troisième session de l’Assemblée des Nations unies pour l’environnement, qui sera consacrée à la lutte contre la pollution. Tous les pays seront appelés à prendre l’engagement franc et résolu de réduire la pollution en prenant des mesures concrètes.

Nous formons l’espoir que cet appel sera entendu et suivi d’effet, car si les produits chimiques nous sont indispensables, nous ne saurions tolérer plus longtemps les pertes de vies humaines imputables à une pollution mortelle causée par leur mauvaise gestion. Nous devons prendre les produits chimiques au sérieux – nos vies en dépendent.

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