Revue de presse

Le déclin de Theresa May pourrait bien donner un nouveau cap au Brexit

La première ministre britannique a perdu son pari de voir son rôle renforcé dans les négociations avec Bruxelles. «Tout le monde a perdu», pour les médias britanniques. Qui parlent d’un avenir sombre pour le Royaume-Uni

C’était le «D-Day pour May». Les jeux semblent être faits. La première ministre britannique tory, propulsée sur le devant de la scène après le vote sur le Brexit il y a une année, voulait renforcer sa majorité au parlement. C’est raté. Non seulement les conservateurs perdent des sièges – tout en demeurant cependant le premier parti à Westminster – mais ils vont également perdre la majorité absolue.

Pour Theresa May, pour la droite, «c’est un désastre», juge Libération. «Battue à son propre jeu», elle a perdu «une quinzaine de sièges, tandis que l’opposition travailliste en a gagné une petite trentaine, selon les résultats quasi finaux». Ce qui va rendre le pays très difficilement gouvernable, aux yeux des médias, au moment où il s’agit de négocier âprement la sortie de l’Union européenne. D’ailleurs, le Labour demande déjà la démission de l’actuelle locataire du 10 Downing Street.

Lire aussi: Le pari raté de Theresa May

Suite à cet échec de la droite, le Telegraph n’y va pas par quatre chemins: «La Grande-Bretagne a voté pour le chaos, les résultats sont choquants.» Dans son premier commentaire, il écrit: «Quelle créature sauvage que la démocratie! Theresa May avait convoqué ces élections pour obtenir une majorité plus claire», afin de «poursuivre son travail». «Six semaines plus tard, […] le peuple n’a pas été convaincu par le récit conservateur. Il n’a pas été impressionné par la première ministre. Il a décidé que ces élections ne concernaient pas le Brexit. Non, il s’est… rebellé.» Et en Ecosse aussi, où le Scottish National Party essuie des pertes importantes, «battu par les Tories».

A l’autre bord politique, pour le Guardian, on a affaire à «un scrutin choc pour May». Le quotidien parle, comme beaucoup d’autres, de «hung Parliament», d'«un parlement suspendu». A sa Une, il affiche une photo du leader travailliste Jeremy Corbin, souriant et confiant. Commentaire: «Les conservateurs se sont cassé les dents.» Rayaient-elles trop le parquet? Et puis, il y a aussi ces lignes terribles d’une autre éditorialiste, ironique à souhait: «Vous devrez l’aimer, ce système politique où il n’y a pas de gagnant. Presque tout le monde, d’un certain point de vue, a perdu. Personne ne peut dire qui sera encore premier ministre ce matin. Tout le monde murmure sombrement: il y aura une autre élection en octobre. […] Est-ce vraiment un sentiment de progrès? La gauche peut triompher, en vain, de manière débridée. Mais vous devrez l’aimer, ce système. Même lorsque vous le détesterez, vous devrez l’aimer.»

Le Financial Times (FT) se concentre, lui, plutôt sur les perspectives à venir en matière de Brexit. «Bruxelles espérait que le pari de Theresa May serait payant: dans les capitales de l’Union européenne, on pensait qu’un premier ministre britannique renforcé serait capable de faire les compromis gênants nécessaires pour parvenir à un accord sur le Brexit. Mais maintenant, avec des négociations qui doivent commencer le 19 juin, son affaiblissement – ou peut-être même sa mort politique – sème la consternation». A l’instar de ce tweet de Carl Bildt, l’ancien ministre suédois des Affaires étrangères:

Ainsi, poursuit le FT, les fonctionnaires de Bruxelles ne savent désormais plus «avec qui ils négocieront, quand les Britanniques seront prêts à discuter ou si les perspectives politiques vont correspondre à ce qui a été tracé par Theresa May avant les élections». «Nous ne sautons pas de joie et ne célébrons pas l’incertitude», déclare un responsable impliqué dans les préparatifs du côté de l’UE. En effet, «cela rendra les choses plus compliquées, et c’était déjà assez compliqué comme ça».

Ses craintes? Que «si la première ministre survit, elle soit plus vulnérable à la pression de ceux que David Cameron, son prédécesseur, qualifiait d'«extrêmes» au sein du parti: ces eurosceptiques qui préféreraient que Mme May se retire de la table des négociations sans accord». S’il y a de nouvelles élections en octobre avec une nouvelle progression des travaillistes, ceux-ci pourraient prêcher pour un Brexit «plus doux», «avec éventuellement une position stable dans le marché unique, ce qui constituerait une cause commune cohérente» avec les centristes et les proeuropéens.

La question de l’Ulster

Toujours selon le FT, «l’Irlande du Nord constitue une autre préoccupation majeure. L’UE prendrait de gros risques politiques sur le Brexit si les unionistes venaient à jouer un rôle important dans une coalition ou dans un gouvernement minoritaire à Londres. Leur donner un pouvoir de décision dans la politique gouvernementale du Royaume-Uni pourrait coincer les négociateurs britanniques avec des questions très sensibles liées à la frontière avec l’Eire.»

Ces écueils n’échapperont «ni à Angela Merkel, ni à Emmanuel Macron, ni à personne. Cela change la dynamique», insiste le politologue Paul Kelly dans Courrier international (CI): «Le problème pour Theresa May est double. Sur le plan international, sa réputation a pris un coup. Désormais. Lorsqu’elle soumettra ses demandes aux partenaires européens, ceux-ci pourront dire «très bien, mais on verra», note-t-il. La première ministre aura également du mal à imposer son autorité à son propre parti et risque d’être davantage redevable aux eurosceptiques de son camp.»

De «graves turbulences»

Logique, donc, que les anti-Brexit aient «tout de suite cherché à profiter de l’occasion pour réclamer un virage dans la manière d’aborder la sortie de l’Union européenne». Les termes mêmes du Brexit «doivent être négociés de manière radicalement différente», lance Gina Miller, la fameuse gestionnaire de fonds europhile de «Best for Britain». «La question du calendrier est celle qui se pose dans l’immédiat. Sans majorité absolue assurée, Theresa May va devoir essayer de former un gouvernement, ce qui pourrait être long et complexe.»

«Ces graves turbulences, l’Union européenne espérait bien s’en passer, conclut CI. Selon plusieurs sources, Bruxelles souhaitait que les élections britanniques fassent émerger un leader fort pour un maximum d’efficacité dans les deux ans de négociations intenses prévus. Vendredi à l’aube, on était très loin de ce scénario à Londres.»


Pour aller plus loin:

Publicité