The Enterprise for Society Center (le Centre entreprise pour la société, ou E4S) a été lancé en décembre 2019. Issu d’une mise en commun des compétences de l’EPFL, de l’IMD et de l’Université de Lausanne, ce centre d’expertise vise à créer l’école de commerce du futur en intégrant la durabilité et les enjeux liés aux nouvelles technologies.

Une version plus complète de ce texte figure sur le site web de l’E4S.

Parce que la soudaine flambée pandémique l’exigeait, notre pays est aujourd’hui assujetti aux impératifs de santé publique. Mais la réponse sanitaire doit désormais évoluer, sans quoi les dégâts économiques et sociaux seront eux aussi considérables et durables. Comment procéder? La réponse est ardue. L’économique et le médical doivent travailler de concert pour trouver la porte étroite entre déconfinement trop rapide faisant repartir l’épidémie, soit un risque pour toute personne vulnérable à ce virus, et déconfinement trop conservateur, exagérément coûteux et représentant un risque pour les personnes les plus défavorisées économiquement. Après avoir écarté plusieurs options, nous proposons une stratégie de déconfinement par secteurs d’activité en trois vagues.

Un coût économique et social considérable

S’il est difficile d’être précis sur le coût économique et social du confinement en Suisse, tout porte à croire qu’il est d’ores et déjà massif. Les pertes de valeur ajoutée se situent entre 0,7 et 1,4 milliard de francs par jour. A ces coûts économiques s’ajoutent d’autres coûts moins visibles mais très importants sur le plan humain: dépressions, violences conjugales, saturation perçue des hôpitaux impactant le traitement d’autres maladies, etc. Il est donc crucial d’établir une stratégie pragmatique permettant de sortir efficacement de cette situation difficile.

Pas de stratégie de sortie sans prise de risque

Le premier réflexe serait sans doute de proposer une approche ne présentant aucun risque, par exemple en attendant la découverte d’un vaccin. Difficilement acceptable toutefois car elle réclamera douze, voire vingt-quatre mois. Une autre option sans risque serait de conditionner le déconfinement à un test sérologique d’immunité. Malheureusement, il n’est pas certain que la présence d’anticorps (IgG) soit toujours protectrice à titre individuel. De surcroît, il est probable que la séroprévalence au sein de la population suisse soit encore trop faible (<10%) pour espérer remettre au travail une part significative de la population. Pour l’heure, aucune option sans risque ne permet d’alléger le poids du confinement. La conclusion est sans appel: déconfiner implique une prise de risque.

Une option «ouverture pour tous avec règles sanitaires»?

Serait-il alors possible de déconfiner à grande échelle en imposant seulement des règles strictes en matière de port de masques et de distanciation sociale? Cette option allierait simplicité et rapidité, mais se heurte à des limites importantes: aura-t-on suffisamment de masques? Les personnes respecteront-elles les consignes notamment en installant les applications de tracing sur le smartphone?

S’en remettre à la responsabilité individuelle engendre ici des conflits évidents entre intérêts personnels et intérêt collectif. Le commerçant qui ne peut pas respecter les règles de distanciation sociale sera-t-il prêt à renoncer à ouvrir son commerce alors que son concurrent direct disposant d’une surface plus grande aura décidé de le faire? En outre, les entreprises ne pourront pas contrôler la densité humaine qu’elles engendreront en dehors de leurs enseignes, notamment dans les centres-villes. La logique de cette «externalité épidémiologique» milite en faveur d’une action qui va au-delà du contrôle des mesures sanitaires à l’intérieur des lieux de travail. Un déconfinement progressif et sélectif semble donc être l’option pragmatique.

La stratégie proposée ici: une option «par vagues et par secteurs»

Après avoir écarté l’option d’un déconfinement sélectif par tranches d'âge, nous proposons une stratégie de déconfinement par secteurs d’activité, en trois vagues successives, avec l'objectif de ne pas engorger les hôpitaux et tout particulièrement les soins intensifs. Trois critères principaux devraient être mobilisés pour calibrer la séquence idéale: 1. la capacité du secteur à fonctionner en télétravail; 2. sa valeur ajoutée et le niveau d’emploi, et 3. l’intensité des interactions sociales liées à ses activités opérationnelles (un aspect impactant fortement la diffusion du virus).

Sur la base de ces trois critères, les employés des secteurs de la santé et du commerce pourraient être déconfinés dans une 1re vague (1,367 million d’actifs). Dans une 2e vague, viendraient les personnes travaillant dans l’industrie et la construction (1,089 million). Enfin, et en l’absence d’une reprise de l’épidémie (un processus qu’il faudra suivre avec tous les moyens à disposition), les 1,179 million d'employés de la finance, l'administration, l'hôtellerie, la restauration et les transports pourraient être finalement libérés. Resteraient encore à prendre en compte certaines complémentarités logistiques poussant à dévier de cette séquence et d’envisager une remise au travail prudente de certaines parties de la restauration, des transports ainsi que la réouverture des garderies ou écoles primaires.

En complément, l’accent devrait être mis sur l’augmentation de nos capacités à pratiquer massivement les tests d’infection afin de pouvoir contrôler toute nouvelle chaîne de transmission identifiée. Il est nécessaire aussi d’accroître la capacité à faire des tests sérologiques ouvrant la voie à des interventions de santé publique plus ciblées. Par exemple, le taux d’infection chez les enfants souvent peu symptomatiques, taux qui peut être significativement différent du taux dans le reste de la population, permettra de moduler la décision quant à l’ouverture précoce ou non des crèches, des garderies et des écoles primaires.


1. HEC-Unil, 2. IMD, 3. EPFL, 4. FBM-Unil, 5. Faculté de médecine-Unige