Dans le cadre des 20 ans du Temps, nous avons avant l'été lancé une Bourse d'investigation, remportée par une jeune enseignante vaudoise, Laurie Willommet, qui a enquêté sur le décrochage scolaire. Voici l'éditorial qui accompagne son récit:

Dans la tête des décrocheurs scolaires

C’est à une opération inédite que nous vous invitons aujourd’hui. Nous avons ouvert nos colonnes à une jeune enseignante qui vient de passer plusieurs semaines à écouter de jeunes Vaudois brutalement sortis de l’école, parce qu’ils n’en pouvaient plus ou parce que le système n’en pouvait plus. Issus de familles aux profils très divers, ils partagent une intense fatigue de la norme scolaire, un sentiment de différence voire d’exclusion, qui peut devenir une très forte souffrance. Et notre système dual, si efficace, et envié à l’étranger, ne peut rien pour eux.

Lire l’enquête de Laurie Willommet: Dans la tête des décrocheurs scolaires

Les élèves en décrochage scolaire tétanisent leur famille, leurs enseignants, parce qu’à 15 ans à peine, ils se sont déjà coupés d’un accès à la connaissance et à la formation, habituellement synonymes de découverte, de plaisir et d’avenir. Or les statistiques sont formelles: l’absence de formation multiplie les risques de mourir prématurément, de dépendre des assurances sociales, ou de ne trouver que des emplois précaires, mal payés et peu évolutifs. Il ne suffit pas d’avoir 15 ans pour avoir la vie devant soi.

La Constitution fédérale est pourtant formelle: «Les enfants, les jeunes et les personnes en âge de travailler doivent pouvoir bénéficier d’une formation initiale et d’une formation continue correspondant à leurs aptitudes.» N’auraient-ils donc aucune aptitude, ces centaines de jeunes qui quittent le système tous les ans, cabossés par des crises familiales, des fragilités physiologiques, des mauvaises rencontres ou les hasards de la vie? Faut-il se résigner à les laisser au bord du chemin de nos sociétés propres en ordre et prospères?

La loi sur l’enseignement obligatoire a mis en place dans le canton de Vaud une plus grande personnalisation des parcours, avec des classes adaptées, des passerelles, des plages de transition ou de retrait; ce faisant, elle a aussi complexifié le système pour des personnes qui ont plus besoin de lisibilité et de stabilité. L’enquête de notre jeune enseignante à cet égard met bien en valeur la formidable influence des professeurs auprès des élèves. Ils accomplissent parfois des miracles, comme ils peuvent enterrer toute espérance.

Il sera intéressant de voir comment la situation évolue à Genève, qui inaugure cette année la formation obligatoire jusqu’à 18 ans, pour que chacun ait un projet professionnel. L’objectif de la Confédération est que 95% d’une tranche d’âge soient diplômés. Les cantons romands sont à la traîne vis-à-vis du reste de la Suisse. Le débat sur le décrochage, qui met à l’épreuve nos sociétés, est ouvert.