Les deux chiffres résument tout. Durant l’hiver 1995, au plus fort du mouvement social déclenché contre la réforme des retraites présentée par le premier ministre Alain Juppé, 60% des Français soutenaient les grévistes, selon les sondages. Vingt-trois ans plus tard, 64% appuient Emmanuel Macron dans sa volonté de réformer la France. Cette comparaison ne tranche bien sûr pas le débat sur le bien-fondé des mesures envisagées par l’exécutif français, comme l’abandon du statut des cheminots ou la reconfiguration de la fonction publique. Mais elle constitue l’arrière-plan de l’appel à la grève générale organisée ce jeudi 22 mars.

Les grévistes, en France, ont trop souvent misé sur l’affrontement pour contester des mesures jugées antisociales. Cette stratégie du «choc frontal» a toujours été alimentée par les insuffisances du dialogue entre les partenaires sociaux. Elle l’a été aussi par le refus du patronat d’accepter les propositions des représentants des employés pour parvenir ensemble à des solutions plus acceptables.

Résultat: la pression de la rue est devenue l’arbitre, imposant sa loi au pouvoir politique. En 1968, au plus fort des convulsions sociales et étudiantes, les grèves et les manifestations engendrèrent les fameux «accords de Grenelle». En 1995, le gouvernement Juppé abdiqua face aux cheminots, à la demande du président Jacques Chirac, tout juste élu sur le thème de la «fracture sociale». La CGT, en particulier, a fait de ces confrontations ses titres de gloire.

Colères et les frustrations des cheminots

Ce schéma est-il toujours valable aujourd’hui, en pleine révolution numérique et alors que l’économie française renoue avec la croissance? La réponse est négative, et les syndicats français eux-mêmes semblent l’avoir intégré. Leur grève «perlée» annoncée au sein de la SNCF démontre leurs doutes quant à la volonté d’un arrêt massif de la circulation ferroviaire pour faire plier le gouvernement. Elle prouve aussi que les syndicats n’ont pas complètement déserté la négociation face à un pouvoir tenté, lui, de passer en force grâce à sa majorité parlementaire docile.

L’ampleur des manifestations de jeudi montrera si le tournant est pris, dans l’Hexagone, vers une mutation progressive des rapports de force sociaux. Mais il faut, pour que celle-ci ait lieu, qu’Emmanuel Macron fasse simultanément la preuve de sa capacité à entendre les colères et les frustrations des cheminots et des fonctionnaires. Or, à ce stade, la procédure accélérée des ordonnances législatives pour réformer la SNCF n’a fait qu’attiser les mécontentements. Pire: elle distille une impression de mépris social de la part de l’exécutif. Le moment est peut-être venu, dans la foulée de cette première grève, de rouvrir un espace politique de discussion et de débat sur les indispensables «transformations» françaises.