Le Kosovo est un pays de boue, de poussière, de sang, auquel le pire semble promis. Si les Serbes parviennent à y maintenir leur poigne, les Albanais de la province continueront à subir le régime policier qu'ils ont peu ou prou connu depuis un demi-siècle. Si ce statu quo – comme c'est probable – ne dure pas, viendra le temps de l'instabilité régionale, d'une libanisation sans frontières, et de la division: l'ultime tentation de Slobodan Milosevic paraît être d'épurer au canon une partie de la province rebelle, pour la conserver et, disent certains, y installer des réfugiés de Bosnie, de la Krajina et de la Slavonie croates.

Mais pour les Serbes, ces canons tonnent comme des glas. Ils ne promettent plus la conquête et l'expansion nationale. Ils saluent une ultime défaite. Le dire au moment où les troupes envoyées par Belgrade écrasent la guérilla kosovare de l'UCK ressemble à une provocation paradoxale. Pourtant, lisez l'histoire.

Après avoir maintenu le Kosovo dans un étau, le titisme finissant, comprenant qu'un abcès colonial était en train de se former en Yougoslavie méridionale, tenta dans les années 70 d'organiser pour la province serbe une autonomie plutôt généreuse:

dans le secret de la présidence collégiale yougoslave où il avait un représentant, le Kosovo se mettait à voter contre Belgrade. Le nationalisme serbe s'est réveillé sur cette concession, au moment où le système communiste s'effondrait partout. Il a eu la tâche d'autant plus facile que son credo – «le Kosovo est le berceau de la Serbie» – coïncidait avec la conviction de la quasi totalité des Serbes; et c'est encore ainsi: Vuk Draskovic, que l'Occident a pris un temps pour le chef de l'opposition démocratique, tient sur le Kosovo un discours qui fait apparaître Milosevic, par comparaison, comme un modéré.

Tout a découlé ensuite, à partir de 1990, de la frénésie serbe autour de sa province déjà perdue. Le nationalisme slovène et croate s'est affirmé immédiatement en désir d'indépendance et de mort de la Fédération yougoslave. L'opposition armée des Serbes, partout où ils étaient, à ce dénouement, s'est perdue dans la terreur et l'abomination. Après trop de crimes, les Serbes ont tous été chassés de Croatie, où ils formaient 12% de la population. En Bosnie, leur présence a été effacée dans le sud-ouest, et leur république croupion est un lambeau de terre assiégé. La Serbie elle-même, ayant absorbé un demi-million de réfugiés, n'est même plus sûre de ses propres frontières: le Kosovo au sud, on l'a compris, est perdu; la Vojvodine au nord, autre province naguère autonome, n'est pas acquise; le Sandjak musulman, au centre, a trop souffert de la police de Belgrade pour ne pas s'en souvenir; l'allié monténégrin au sein de la petite Yougoslavie, enfin, devient hostile.

Dans son réduit, Slobodan Milosevic ne défend plus que son propre pouvoir, muselant la presse, installant le fasciste Vojislav Seslj en quasi dictateur de l'université, ultime foyer de résistance. Au bout de ce chemin absurde, le peuple perdu, trahi, est épuisé. Tout indique qu'il ne veut pas mourir, en plus, pour le Kosovo. Dans les négociations qui finiront par s'engager, les Occidentaux feraient bien de ne pas prendre en compte que la roublardise cynique et la force du tyran de Belgrade. Mais aussi du malheur serbe.

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