Défendre le modèle social de succès de la Suisse

Quelques jours après le 15 janvier de cette année, j’ai participé en ma qualité de coprésidente du plus grand syndicat de Suisse à une rencontre avec des politiciens et des politiciennes, des dirigeants d’associations et des responsables économiques. Des thèmes généraux de politique économique étaient à l’ordre du jour. Mais les circonstances ont fait que les discussions ont presque exclusivement porté sur la décision de la Banque nationale de renoncer à défendre le cours plancher du franc face à l’euro.

Cette décision a été remise en question en particulier par les responsables des directions d’entreprises orientées vers l’exportation, qui ne peuvent pas avoir une vision du monde purement idéologique. Pendant trois ans et demi, ils ont effectivement obtenu de bons résultats avec le taux de change fixe. Il leur procurait une sécurité en termes de planification et une protection contre une surévaluation spéculative du franc. Avec la capitulation surprenante de la BNS devant les conséquences de la crise financière, ils ont compris que leurs entreprises allaient être confrontées à des problèmes.

Leurs craintes sont aujourd’hui confirmées. La chute du commerce extérieur au premier trimestre de cette année et la réduction des marges dans les branches qui dépendent des taux de change sont sans équivoque. Les chefs d’entreprise répercutent maintenant les coûts sur les salarié-e-s. Une enquête représentative publiée récemment par Swissmechanic, l’association des petites et moyennes entreprises de la branche MEM, montre que 16% des membres de l’association ont déjà procédé à des licenciements. 15% ont augmenté les temps de travail et 4% ont baissé les salaires.

Une autre étude mentionne que 44% des grandes entreprises réalisant plus d’un demi-million de chiffre d’affaires étudient la possibilité de délocaliser des places de travail à l’étranger.

Il est clair que nous passerons un automne peu agréable si les politiques ne corrigent pas rapidement la décision erronée de la BNS. Mais c’est précisément ici – au sein de la politique – que se joue actuellement le véritable drame. Alors que Thomas Jordan et la direction de la BNS tentaient laborieusement de justifier leur décision de janvier, les idéologues néolibéraux n’ont pas attendu pour resserrer les rangs. Ils menacent aujourd’hui de plonger la Suisse dans une grave récession. Sous la bannière de la «concurrence entre les places économiques», ces partisans du dogme du marché libre s’attaquent à nouveau à tout ce qui a fait le succès de la Suisse et lui a permis de traverser sans trop de mal les tempêtes des crises financières.

Ils veulent tout jeter par-dessus bord: les acquis comme l’équité sociale via l’AVS et d’autres assurances sociales, les conditions de travail correctes garanties par les conventions collectives de travail, les mesures de protection contre le dumping salarial, un service public fort ou encore le principe de solidarité dans le domaine de la santé.

L’égalité salariale entre hommes et femmes et le tournant énergétique devraient être sacrifiés pour le programme de remise en forme ultralibéral. L’occasion est trop belle pour ces milieux de réaliser ce qu’ils réclament depuis plus de trente ans: une dérégulation totale, des baisses d’impôts pour les riches et les entreprises et une plus grande redistribution du bas vers le haut.

Actuellement, les enjeux sont beaucoup plus importants que quelques calculs des taux de change. La dérégulation totale du marché ne résoudra pas les crises sociales, économiques et écologiques qui nous menacent, mais il les renforcera. Cela poussera toujours plus de personnes dans les bras des populistes xénophobes à la Christoph Blocher.

Les syndicats se dressent contre cela. Nous voulons un modèle de réussite pour la Suisse, un modèle social de succès. Un modèle qui doit sa réussite à plus de 4 millions de salarié-e-s étranger-ère-s et autochtones bien formé-e-s, à un service public exemplaire, à une forte sécurité sociale et de bonnes conventions collectives de travail, au plein-emploi et à la justice sociale.

Les néolibéraux menacent de plonger la Suisse dans la récession

Coprésidente du syndicat Unia

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