«Comment faire évoluer notre outil de défense au XXIe siècle?», c'est-à-dire le mois prochain et cela pour cent ans! J'aimerais commencer par m'en prendre au terme «défense». La notion même de défense n'a en effet de sens que si deux conditions sont réunies: d'une part, des frontières qui soient claires, d'autre part, des relations de force qui ne soient pas insupportablement déséquilibrées.

Il faut que les frontières de la nation que l'on veut défendre soient claires, pas seulement au sens géographique, Kümmerly et Frey du terme, mais aussi dans son sens moral, économique, politique et judiciaire. Comment, en effet, défendre becs et ongles une ligne si on ne sait pas exactement où elle se trouve, ni même si elle existe? Or, je constate qu'aujourd'hui personne, ni en Suisse ni ailleurs, ne peut dire quelles sont les limites exactes de la nation à laquelle il appartient. J'en donnerai trois exemples qui nous concernent.

Premier exemple: notre pays est de plus en plus imbriqué dans l'économie mondialisée et ne sait donc plus jusqu'où va son autorité et son pouvoir sur les choses qui se passent sur son sol. Pensez à l'affaire ADtranz, pensez à l'affaire d'Alusuisse en Valais, pensez à l'émotion publique qui baigne les débats de l'OMC. Où sont donc nos exactes frontières?

Deuxième exemple: notre pays se trouve happé, comme les autres, dans un espace judiciaire international de plus en plus vaste et de plus en plus dense. On sent donc venir le jour où un tribunal international pourra exiger de lui certains comportements, au nom des droits de l'homme par exemple, et s'il rechigne à s'exécuter, pourra lui imposer ces comportements par le biais d'une force internationale. Où seront alors nos exactes frontières?

Troisième exemple: notre pays se trouve de plus en plus à la merci de grands mouvements d'opinion ou d'émotion internationaux qui vont, viennent, font des ravages, et puis s'en vont ailleurs. Pensez, dans cette perspective, à l'affaire des fonds en déshérence, qui nous a laissés pantelants, abasourdis, en train de nous demander ce qui nous était arrivé. Au cours de cette affaire, derrière quelles frontières aurions-nous pu nous abriter? La vérité est qu'à cette époque nous étions tout nus, à la merci de qui avait envie de nous frapper. Où sont donc nos exactes frontières?

Le fond du problème est simple, je crois. Lorsque les limites formelles d'un pays ou d'une nation deviennent floues, lorsque nous ne savons plus exactement jusqu'où c'est encore chez nous et notre affaire, et depuis où ce n'est plus chez nous et plus notre affaire, lorsque les autres ne savent plus très bien non plus où la Suisse commence et où la Suisse finit, ce jour-là le droit s'efface et la force s'installe. Si je ne sais plus quelles limites me sont fixées, si je ne sais plus jusqu'où va mon droit et jusqu'où va le droit d'autrui, si je sais, en revanche, que même mon bon droit ne me protège plus, peut-être ai-je intérêt à cogner d'abord et à discuter ensuite. Le monde est entré aujourd'hui dans cet état où le désordre est grand et le droit pas assuré, où l'on tend à cogner d'abord et à discuter ensuite. Un état du monde particulièrement ennuyeux pour un petit pays comme le nôtre.

Surtout si l'on songe à la deuxième condition postulée tout à l'heure, à savoir qu'il ne peut y avoir de défense si la différence de puissance militaire, économique, politique, entre la nation qui veut se défendre et ses agresseurs éventuels est si énorme qu'il devient carrément ridicule de parler de défense. Prenez l'exemple de la Serbie au printemps dernier. Comment aurait-elle pu se défendre alors qu'elle était à la fois attaquée par l'OTAN, la plus formidable alliance militaire du monde, et abandonnée par la Russie, son puissant protecteur? Pour la Serbie, la notion même de défense avait perdu toute pertinence. Il ne lui restait plus qu'à faire le dos rond et à encaisser les coups le moins mal qu'elle pouvait. Mais s'enfermer dans un trou et attendre que ça passe, ce n'est pas ce que j'appelle de la défense, ou alors il s'agit d'une défense vraiment très très passive.

Je résumerai cela en disant qu'il ne peut y avoir de défense militaire classique s'il n'y a pas de frontières politiques classiques. Je crois même que ce sera là, au XXIe siècle, le casse-tête majeur d'une défense et d'une armée comme les nôtres. Les organisations humanitaires, le CICR en tête, en savent quelque chose, qui avaient hier l'habitude de traiter avec des Etats ou des gouvernements ayant signé les Conventions de Genève, mais qui sont aujourd'hui contraints de négocier de plus en plus souvent avec des chefs de bande, qui non seulement n'ont jamais lu les Conventions de Genève, mais ne savent peut-être même pas qu'elles existent, et qui, s'ils le savaient, s'en ficheraient probablement comme de l'an 40.

On peut en déduire que, pour un temps tout au moins, l'organisation de la défense dans le monde sera très pyramidale. Au sommet de la pyramide, il y aura un ou deux Etats, disons, pour aller plus vite, les Etats-Unis, auxquels leur puissance militaire, économique, technologique et donc politique permettra: primo, de faire ce qu'ils veulent, parce que, comme le dit l'ancien adage, «la raison du plus fort est toujours la meilleure», et secundo, de convaincre ou contraindre la communauté internationale, qu'elle prenne la forme de l'ONU, de l'OTAN ou d'une coalition ad hoc comme à l'époque de la guerre du Golfe, de marcher derrière eux, à leur commandement et sous leur commandement. Bien sûr, il y aura toutes sortes de lamentations contre cette prédominance d'une ou de quelques puissances. L'Europe occidentale notamment chantera et rechantera, comme elle le fait d'ailleurs aujourd'hui même, sa vieille bringue sur la nécessité d'une défense continentale indépendante. Mais tant que les Etats-Unis et quelques autres resteront dominants militairement et économiquement, ces lamentations resteront vraisemblablement des lamentations ou disons, pour être charitable et prudent, des demi-velléités.

En descendant les marches de cette pyramide internationale, on trouvera toutes sortes de systèmes de défense intermédiaires, puis, à la base de la pyramide, une ribambelle de petits pays, petits par la taille et le nombre de leurs habitants, comme la Suisse, ou petits par la pauvreté de leurs ressources ou la faiblesse de leur économie, comme tant d'Etats du tiers monde. Sauf exceptions sur lesquelles je reviendrai, ces petits Etats n'auront guère d'autre choix que de s'aligner sur la volonté des plus puissants, c'est-à-dire, au bout du compte, sur la volonté des Etats-Unis.

Tout cela est dans l'ordre des choses car la liberté qui se développe aujourd'hui sur la planète entière, qui ôte toute barrière aux mouvements de biens, de personnes, de capitaux, de valeurs morales, d'émotions collectives, cette liberté est par définition favorable aux très grands et aux très puissants, et défavorable aux très petits et aux très faibles. Car elle fait fleurir, je cite là un autre adage, la situation bien connue du «renard libre dans le poulailler libre».

Au cœur de cette fluidité anarchique et confrontée à cet extrême déséquilibre des forces, quel système de défense un pays comme la Suisse pourrait-il envisager de développer? Je vais suggérer trois points. Premièrement, défense ou pas défense, tout pays me semble avoir besoin d'une force armée d'urgence, fût-ce seulement pour prouver au monde qu'il existe. Une force relativement modeste numériquement, mais impressionnante, comme est impressionnante la patrouille de Suisse. Surtout, cette force constituerait le noyau dur, permanent, qui pourrait en tout temps entraîner la population du pays dans une guerre de guérilla, une guerre de partisans.

Deuxièmement, pour ce qui est de la défense au sens classique du terme, je ne l'imagine plus possible aujourd'hui en dehors d'un système d'alliance militaire. On me dira qu'au sein d'une telle alliance, par exemple l'OTAN, la Suisse resterait bien petite et serait vraisemblablement contrainte d'obéir aux ordres des Etats membres les plus puissants. C'est vrai, mais le nouveau désordre du monde, que j'espère transitoire, est de toute façon défavorable aux petits. Dans ces conditions, je me dis qu'il vaut mieux, pour la Suisse, faire partie d'une alliance bien organisée, avec des règles d'engagement précises, que de se trouver ballottée par les vagues de l'océan planétaire sans avoir rien à quoi se raccrocher.

Troisièmement, et c'est ce sur quoi mon instinct me dit que nous devrions mettre le paquet, la Suisse devrait renforcer de manière spectaculaire ses capacités et ses activités diplomatico-politiques. Les petits peuvent toujours tirer leur épingle d'un jeu désordonné, s'ils savent se montrer plus malins, plus rusés et plus rapides que les gros et les grands! Un tel renforcement impliquerait deux exercices nationaux permanents:

a) Notre pays devrait frotter systématiquement ses jeunes en formation aux réalités quotidiennes du monde; on ne devrait plus, en Suisse, délivrer de certificat de formation professionnelle, de diplôme d'études secondaires, de licence ou de doctorat universitaires qui n'auraient pas inclus dans leur cursus une année au moins dans un pays étranger, et pas seulement la France, l'Allemagne ou les Etats-Unis. Une prime serait accordée aux jeunes qui se risqueraient dans un pays difficile, et en apprendraient la langue. Pour être malin à l'échelle planétaire, puisque tel est le nouveau défi, il faut que, collectivement au moins, les Suisses connaissent le monde sur le bout des doigts, ses opportunités comme ses pièges à loup. Ce défi, il faut le relever à grande échelle; trois bourses ici et deux échanges là ne sauraient suffire.

b) Nous devrions réinventer notre service de renseignement pour en faire, dans le même esprit, une sorte de turbine nationale d'informations. Pour l'Etat et l'armée, bien sûr, mais aussi et peut-être surtout, pour les entreprises suisses et les citoyens suisses. Il faut que chacun de nous ait sous la main, dans ce pays, toutes les informations nécessaires pour se battre en champion, et que chacun de nous prenne intérêt et plaisir à alimenter la turbine nationale d'informations. Sauf exceptions de rigueur, l'information ne devrait donc plus être une affaire secrète, mais un projet national grisant, qui nous permettrait, à l'échelle planétaire et dans tous les domaines, de nous retrouver parmi les plus malins et les plus rapides.

Je ne sais s'il est possible de mener à chef une tâche aussi énorme sans que nous soyons soumis à une menace imminente, sans que le couteau commence à nous entailler sérieusement la gorge. Je me demande en effet si, à l'idée de changer aussi radicalement les dispositions de défense de notre pays, nous ne serions pas, tous tant que nous sommes, pris d'une angoisse mortelle. Une angoisse parfaitement justifiée, d'ailleurs, car ce changement de dispositions mettrait en question la notion de neutralité, qui est peut-être notre vrai mythe fondateur, plus encore qu'elle ne se trouve mise en question aujourd'hui.

Parce que la période est troublée, nous aurions toutes les raisons de nous poser à nous-mêmes deux questions obsédantes: «Sommes-nous sûrs de nous engager dans la bonne direction? En essayant de sauver la Suisse, ne sommes-nous pas en train de la conduire au contraire à sa ruine?» Ces questions provoqueraient dans la population des doutes profonds et la conduiraient à se diviser. Le pays aurait de la peine à décider d'orientations aussi neuves. Et peut-être échouerait-il, au bout du compte, à sortir du marasme actuel.

Pourtant, certaines évolutions me rassurent. Je suis étonné par exemple de la rapidité avec laquelle nous sommes passés d'une agriculture étatique lourde à une agriculture proche du marché. Je suis étonné de la rapidité avec laquelle nous avons jeté aux orties ces piliers éternels de la nation qu'étaient les monopoles des PTT, des CFF, de Swissair, pour nous plonger dans la plus échevelée des concurrences. Je suis étonné de la rapidité enfin avec laquelle nous sommes passés d'une armée post-45, lourde et universelle, à une armée allégée. Je crois donc qu'un dernier adage s'impose: «Ne jamais dire: fontaine, je ne boirai point de ton eau.» Ce pays, sous ses airs conservateurs et pantouflards, a en lui les ressources qu'il faut pour être malin, j'en ai la conviction.

*Directeur du «Temps stratégique».

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