Adolf Ogi est ministre des Sports depuis cent jours. Merci de le signaler, mais on s'en était aperçu. Car, depuis qu'il a repris ce secteur le 1er janvier, on l'a très souvent vu parader pour promouvoir le sport en Suisse. Il était aux Jeux olympiques de Nagano, il s'engage à fond pour que le Valais décroche ceux de 2006, il lâche 80 millions pour doter ce pays d'infrastructures sportives dignes de ce nom, il développe un concept de politique sportive campé sur sept piliers. Et, ma foi, son projet contient quelques idées intéressantes. Il n'y a pas grand-chose à redire à ce sujet: la tenue sportive lui sied à merveille, lui qui aime à dévaler les pistes enneigées et adore user – et abuser – de métaphores sportives dans ses discours.

Seulement voilà: Adolf Ogi est aussi ministre de la Défense, et là, il faut bien admettre qu'on ne perçoit pas chez lui la même motivation, la même imagination, la même volonté. Pire: on a l'impression que celui qui façonne la défense nationale de demain s'appelle Edouard Brunner plutôt qu'Adolf Ogi. Répondant, au tout début de cette année, à un journaliste qui s'inquiétait de le voir délaisser l'armée pour se concentrer sur le sport, le conseiller fédéral affirmait que la défense nationale occuperait 80% de son temps. Si l'on analyse cette déclaration au nombre de ses apparitions publiques, on peut douter que le compte y soit.

C'est d'autant plus regrettable que l'armée, elle, a véritablement besoin d'un chef. Il est vrai que ce rôle, qui s'est limité ces dernières années à donner des coups de sécateur dans les effectifs et les budgets, est nettement moins motivant que la promotion du sport. Mais la défense nationale, à qui de nouveaux sacrifices sont demandés dans le cadre du plan d'économies, se trouve aujourd'hui à un tournant. Les propositions contenues dans le rapport Brunner préfigurent des changements radicaux. Comme on pouvait s'y attendre, elles ne font pas l'unanimité. Et, comme le montrait l'enquête publiée par Le Temps dans son édition de vendredi, les critiques ne viennent pas uniquement de Christoph Blocher. De loin pas.

Par ailleurs, les cadres supérieurs de l'armée vivent une phase difficile: le commandant des Forces aériennes Fernand Carrel traverse une zone de turbulences, alors que les nouveaux chefs de l'Etat-major général et des Forces terrestres, qui viennent à peine d'entrer en fonctions, sont encore en phase d'adaptation. Or, c'est surtout dans la maîtrise de ces défis qu'on attend Adolf Ogi.

D'autant plus qu'un autre problème risque de se poser lorsque le conseiller fédéral quittera le gouvernement pour embrasser une nouvelle carrière dans le domaine du sport, ce qui arrivera bien un jour. Il aura à ce point façonné le sport à son image, il l'aura peut-être tant «militarisé» que la tâche ne sera pas facile pour celui ou celle qui, au sein du collège gouvernemental, en héritera après son départ.

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