l’avis de l’expert

La défense européenne à bout de souffle

Tripoli étant sur le point de tomber, il est temps de tirer un bilan de l’intervention militaire en Libye. Il en ressort que ni l’UE ni ses Etats membres ne se donnent les moyens de mener une véritable politique de sécurité. En témoignent les maigres moyens militaires dont ils disposent. Par Dimitry Queloz

Depuis cinq mois, une importante coalition dirigée par l’OTAN soutient les insurgés libyens contre le régime du colonel Kadhafi. Les opérations militaires ne sont pas encore terminées, mais des succès importants viennent d’être obtenus, annonçant sans doute la fin prochaine du dictateur de Tripoli. Il est d’ores et déjà possible de tirer des enseignements de cette crise, qui a notamment mis en évidence, une fois de plus, la faiblesse politique de l’Europe et son manque de capacités militaires, en dépit du succès qui se dessine.

L’élément fondamental à retenir est l’incapacité de l’Europe à mettre en place une véritable politique de sécurité. La divergence des positions prises par les différents acteurs dans les premières semaines de la crise est des plus significatives. D’une part, la haute représentante de l’Union européenne pour la politique étrangère et la sécurité, Catherine Ashton, a écarté la possibilité d’employer les maigres outils militaires de l’Union et a limité son action aux sanctions économiques et commerciales et à l’aide humanitaire. D’autre part, les principaux Etats membres ont été incapables de parler d’une seule voix. Si la France et le Royaume-Uni ont très tôt été partisans d’une intervention militaire, l’Allemagne s’y est opposée, ce qui l’a menée à s’abstenir lors du vote de la résolution 1973 par le Conseil de sécurité de l’ONU. Enfin, le Royaume-Uni, soutenu par les Etats-Unis, voulait donner le commandement des opérations à l’OTAN, ce qui a fini par être accepté. Cette cacophonie montre bien que l’Alliance atlantique constitue aujourd’hui, et probablement pour longtemps encore, la seule «défense européenne» crédible!

Les opérations militaires en Libye révèlent également à quel degré de faiblesse les différentes armées européennes en sont arrivées. La diminution des effectifs humains et matériels, commencée au lendemain de la Guerre froide et poursuivie en raison de la crise économique de 2008, a conduit à une véritable «surchauffe» dans l’emploi des moyens militaires conventionnels. Si aucun pays européen n’est actuellement en guerre, du moins d’après les règles du droit international, les forces armées européennes sont engagées, depuis une décennie, dans des opérations extérieures, notamment en Afghanistan et dans l’océan Indien dans le cadre de la lutte contre la piraterie, qui «consomment» la plupart de leurs forces classiques. La crise libyenne n’a fait que porter ce phénomène à son paroxysme. Sur les 28 pays membres de l’OTAN, seule la moitié participe aux opérations et certains de manière symbolique seulement. Plusieurs Etats ont même dû renoncer, faute de moyens disponibles.

Les deux puissances du Vieux Continent, la France et le Royaume-Uni, constituent les exemples les plus criants de cette diminution de capacité. La France, cheville ouvrière de la coalition et qui a assuré un tiers des frappes au sol durant les quatre premiers mois des opérations, a rapidement déployé des forces, notamment un porte-avions – le seul existant en Europe –, divers navires et un peu plus d’une trentaine d’avions de combat. Cet effort, limité, représentait cependant tout ce dont le pays était capable. Le Charles-de-Gaulle n’a ainsi opéré qu’avec les deux tiers de ses capacités aériennes, faute d’avions supplémentaires disponibles. De plus, à partir du début août, le bâtiment a regagné Toulon, entraînant une diminution d’environ 30% des moyens aériens français engagés. Ce retour au port était nécessaire. En opération depuis huit mois presque sans interruption, le Charles-de-Gaulle avait largement dépassé les 120 jours annuels prévus normalement. Une prolongation de sa présence au large de la Libye se serait faite au détriment de la maintenance du navire, du repos et de l’entraînement des équipages.

Quant au Royaume-Uni, ses possibilités d’intervention étaient encore plus réduites. En raison de la crise économique, le gouvernement de David Cameron a décidé, à la fin de l’année dernière, de supprimer les derniers moyens aéronavals de la Royal Navy. Cette dernière sera donc dans l’impossibilité de mener des opérations d’envergure jusqu’en 2020, moment où un nouveau porte-avions entrera en service. Dans le domaine aérien, le Royaume-Uni n’a dès lors pu déployer qu’une vingtaine d’avions de combat depuis des bases terrestres. Tout comme la France, il n’est pas non plus en mesure de maintenir cet effort dans la durée. Si les opérations devaient se prolonger au-delà du mois de septembre, l’engagement de la Royal Air Force se ferait au détriment des autres missions, notamment l’instruction.

La crise libyenne montre donc, une fois de plus, la nécessité de disposer de moyens de guerre classique en quantité suffisante. Considérés comme inutiles par beaucoup en ces temps de paix en Europe, ces moyens sont pourtant largement employés dans les opérations extérieures. En Libye, ce sont des avions de combat parmi les plus modernes, notamment des Rafale et des Eurofighter, qui réalisent les missions de défense aérienne et les frappes au sol. Les forces navales sont de même nature, à l’instar du porte-avions français, des sous-marins nucléaires d’attaque français, anglais et américains, des destroyers et des frégates des divers pays. Il en est de même pour les projectiles utilisés, comme les bombes guidées ou les missiles de croisière. Même l’artillerie de marine a été employée de manière significative. Plusieurs navires ont littéralement vidé leurs soutes à munitions contre des objectifs terrestres. Enfin, last but not least, la France et l’Angleterre ont déployé des hélicoptères de combat qui ont été conçus au temps de la Guerre froide et dont la mission première aurait été de lutter contre les puissantes formations de chars du Pacte de Varsovie! Ces armements classiques peuvent remplir un large spectre de missions allant de l’infra-guerrier à la guerre conventionnelle, ce qui n’est pas le cas de moyens plus particuliers, sur lesquels on insiste cependant davantage dans certaines analyses actuelles.

La faiblesse militaire de l’Europe – Union européenne et pays membres – est ainsi étalée au grand jour, au moment où les Etats-Unis sont contraints d’adopter une nouvelle position stratégique. Celle-ci ne s’explique pas seulement par la volonté de sortir d’une désastreuse politique d’intervention menée depuis une décennie et dirigée essentiellement contre des pays du monde arabo-musulman. Elle marque aussi un retrait volontaire de la part d’une puissance en recul. Le niveau très élevé de la dette et les problèmes budgétaires obligent Washington à redéfinir sa politique extérieure et à revoir à la baisse ses ambitions stratégiques. L’Europe ne pourra donc plus se réfugier systématiquement derrière la puissance militaire américaine et sera contrainte de prendre davantage en main sa sécurité, comme l’a récemment souligné l’ancien secrétaire à la Défense, Robert Gates. Cette prise en charge devra s’accompagner d’une augmentation des moyens militaires conventionnels, donc des dépenses d’armement, si elle veut réellement être crédible. La crise économique, sans doute durable, qui secoue l’Europe en ce moment risque cependant de rendre cet effort très difficile.

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