Commentaire

Pourquoi la défense de François Fillon choque la presse étrangère

Les attaques du candidat de la droite à la présidentielle contre le «tribunal médiatique» visent, bien sûr, d’abord, les journalistes français. Mais à bien y regarder, la presse étrangère est encore plus sévère et accablée. L’avis de notre correspondant à Paris, Richard Werly

François Fillon n’aime guère les journalistes et les médias. Avant même que l’affaire du «Penelopegate» éclate, le candidat de la droite française leur reprochait d’avoir, durant la primaire, négligé sa candidature et ignoré son programme. Son équipe de campagne – «Le Temps» peut en témoigner – n’acceptait pas de voir la presse ériger Alain Juppé en favori incontournable.

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Une rancœur s’était installée entre lui et les journalistes, que sa victoire à la primaire n’avait pas dissipée. Et pour cause: Fillon, «l’éternel second» (ce que nous avions nous-même écrit) n’avait-il pas remporté haut la main le scrutin contre l’avis général des observateurs, grâce à son sens du terrain et à la qualité de ses propositions?

Avalanche de révélations

Faut-il, dès lors, emprunter un chemin identique et voir dans l’avalanche de révélations sur les rémunérations de la famille Fillon un complot médiatique? Pire, comme le candidat l’a dit, un «tribunal» qui chercherait ainsi, ni plus ni moins, à empêcher le peuple français d’élire son champion sarthois à la présidence?

La réponse est non. Trois fois non. Et nous sommes bien placés, au «Temps», pour le redire. Le 19 mai 2016, nous étions fiers d’accueillir François Fillon à Lausanne pour le Forum des 100 du magazine «L’Hebdo». Cette invitation – non rémunérée – correspondait à notre conviction que ses propositions pour redresser la France méritaient d’être prises au sérieux, et expliquées aux décideurs suisses. L’outsider Fillon, proche du terrain, nous intriguait et nous intéressait.

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Elargissons le débat: les correspondants internationaux basés à Paris n’ont, eux, aucune raison de vouloir «tuer» Fillon. Leurs médias ne sont pas partie prenante de la sphère politico-médiatique hexagonale. Leurs références sont celles en vigueur dans leurs pays, où les élus et leurs familles sont scrutés de diverses manières.

Stupéfaction face aux explications de Fillon

Alors? Leur incompréhension est totale. Incompréhension devant le caractère systématique des emplois familiaux au sein du clan Fillon. Incompréhension devant le fait que ces pratiques – légales – soient si répandues au sein du parlement français. Incompréhension devant ce flou persistant qui existe en France, entre argent et politique, mais aussi au sujet du statut des élus. On les dit mal payés. Certes. Mais quid de ces pratiques? De ces zones d’ombre qui finissent par se chiffrer en centaines de milliers d’euros? Quid de l’absence de justificatifs? Comment ne pas s’étonner de telles pratiques?

Une étude plus poussée des réactions de la presse étrangère montre par ailleurs la stupéfaction ambiante face aux explications du candidat. Est-il normal de dénoncer l’ouverture d’une enquête préliminaire, pour le coup justifiée, vu sa position et l’impact naturel de cette affaire? Faut-il s’étonner de l’intérêt médiatique pour sa famille alors que François Fillon lui-même a mis cette dernière en scène dans «Ambition Intime», la fameuse émission de M6? On croit rêver. La réalité est simple. Devenu candidat à la présidentielle, adoubé par 4,4 millions d’électeurs, François Fillon s’est naturellement trouvé la cible des investigateurs en tout genre. Logique. Plutôt normal à l’époque du «fact checking» et des «fake news».

Il ne faut pas confondre les informations publiées et la caisse de résonance médiatique propre à la campagne présidentielle. Il ne s’agit pas non plus d’être naïf: certaines ficelles sont peut-être tirées dans l’ombre. Mais c’est toujours comme ça. Pour tous les candidats, surtout dans les systèmes présidentiels où les personnalités sont au centre de tout.

Exemplarité des élus

Vu de l’étranger, l’on peut sûrement regretter aujourd’hui que les propositions résolues de rupture économique et sociale portées, à droite, par François Fillon se retrouvent prises au piège dans ce maelström. L’on peut aussi déplorer, à l’heure des mauvais vents populistes, l’emballement incontrôlable des rumeurs et des accusations. On doit enfin redire sans cesse les termes de la loi française, que François Fillon affirme avoir respecté à la lettre. Mais il faut garder les faits en tête.

Avoir, pendant tant d’années, employé ses proches dans diverses fonctions alors que tant de Français, y compris ceux de la classe moyenne, se battent pour garder leurs emplois, n’est ni anodin, ni normal. La morale est en jeu. Avoir - si les soupçons devaient être corroborés par l'enquête - fourni aux siens des emplois fictifs pendant plus de dix ans serait impardonnable, avant même d'être pénalement répréhensible. L’exemplarité des élus ne tient pas seulement au fait que ceux-ci respectent les lois qu’ils édictent et votent. Elle vient également de leur capacité à mettre leurs actes en phase avec leurs paroles. Surtout quand ils préconisent, pour l’avenir, de la sueur et des larmes.

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