Dans le cadre des débats relatifs à l'armée, des voix - notamment celle de l'ancien chef de l'armée, le commandant de corps Christophe Keckeis - s'élèvent pour prôner le recours à diverses formes de collaboration militaire avec d'autres pays européens. Certains accords de coopération existent déjà, notamment dans le domaine de la sécurité aérienne. La Suisse participe également, de manière modeste, à diverses institutions internationales. Elle est ainsi membre du Partenariat pour la paix et elle engage des effectifs de l'ordre d'une compagnie au Kosovo dans le cadre de la mission de maintien de la paix de l'OTAN, la KFOR. De telles coopérations sont souhaitables et doivent être étendues à d'autres domaines, notamment celui du renseignement, car elles renforceront la sécurité de notre pays.

Un problème se pose toutefois. Ces collaborations et les réflexions qui y ont trait mettent de côté la plupart des aspects plus classiques de la défense militaire. Cette dernière ne doit en effet pas être confondue avec la sécurité et elle ne saurait se contenter de quelques accords particuliers avec l'un ou l'autre de nos voisins ou de l'engagement de troupes supplémentaires pour la promotion de la paix. Elle nécessite des savoir-faire et des moyens spécifiques en suffisance. Depuis la fin de la Guerre froide, les uns et les autres se sont réduits comme peau de chagrin. La situation est d'ailleurs identique dans la plupart des pays qui nous entourent. En Europe, les armées ont de la peine à maintenir leurs capacités strictement militaires, même dans les pays les plus puissants, comme la France ou l'Allemagne. Les effectifs se réduisent drastiquement et les armements nouveaux sont achetés au compte-gouttes, tandis que l'on ne cesse de vanter les mérites du soft power.

Les organes de sécurité mis en place dans le cadre de l'Union européenne depuis la signature du traité de Saint-Malo il y a dix ans ne constituent pas non plus des outils de défense à proprement parler. Leur vocation consiste avant tout à résoudre des crises se déroulant en dehors du territoire de l'UE et la défense reste une prérogative de chacun de ses membres, dont la plupart appartiennent par ailleurs à l'OTAN. De plus, l'Union européenne ne possède aucun moyen militaire propre. A chaque fois qu'une mission est décidée, elle doit faire appel à la contribution volontaire des Etats, ce qui pose fréquemment de nombreux problèmes. La récente constitution de l'EUFOR TCHAD - 3000 hommes - a ainsi demandé plus de six mois et le transport des moyens lourds a été assuré par des compagnies aériennes privées est-européennes employant des avions cargos de l'ex-Union soviétique.

Les collaborations que nous pourrons mettre en œuvre avec nos voisins européens ne nous apporteront que peu d'avantages en matière de défense. Elles ne doivent par ailleurs pas être confondues avec une alliance, dont la nature politique et juridique est différente et qui seule pourrait donner des garanties en la matière.

La signature d'une alliance aurait en outre de tout autres implications pour notre pays. Elle représenterait une décision politique majeure, impliquant un débat fondamental, et qui ne saurait être prise à la légère, au gré de circonstances mouvantes. Un tel choix impliquerait l'abandon de la neutralité, ce qui signifierait une rupture complète par rapport à la politique extérieure multiséculaire de notre pays. Il aurait sans doute aussi un caractère irréversible. L'histoire montre qu'une neutralité ne peut avoir de réelle valeur sur le plan international que si elle est durable, voire perpétuelle. Dès lors, il faudrait, le cas échéant, que le parlement fasse preuve d'un peu plus de constance dans ses décisions qu'actuellement et sache assumer ses responsabilités. Rappelons que moins de cinq ans après son entrée en vigueur, la réforme d'Armée XXI, pourtant plébiscitée par le peuple et les Chambres, ne semble plus soutenue que par une minorité et n'est de toute façon plus viable, en grande partie en raison des importantes coupes budgétaires - moins 15% par rapport à ce qui avait été prévu à l'origine - votées par ce même parlement.

Le débat actuel, qui se focalise sur la sécurité, ne devrait pas cacher le problème de la défense. Les moyens militaires que nous possédons en ce moment sont insuffisants et une remise à niveau représenterait un effort considérable pour notre pays. Il faudrait en effet doubler le budget du DDPS pendant plus de cinq ans pour disposer à nouveau des forces nécessaires. Les diminuer encore constituerait donc un risque important du fait de l'allongement du temps qui en découlerait. La situation internationale peut rapidement se modifier, comme l'a bien montré le récent conflit russo-géorgien. Or, les décisions que nous prendrons dans les prochaines années auront des répercussions durant toute la décennie qui suivra. Pendant ce temps, peut-être serons-nous conduits à nous rendre compte que les problèmes de défense sont redevenus d'une actualité brûlante et que le soft power ne suffit pas toujours face au hard power des grandes puissances.

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