Pas d'amalgame! La prise d'otages du théâtre de la Doubrovka n'est pas Manhattan, ni Bali. S'il s'agit à l'évidence d'un acte de terrorisme, et l'un des plus barbares qui soient, il s'inscrit dans le cadre d'une guerre entre adversaires identifiés, où l'enlèvement et la séquestration sont des méthodes hélas devenues banales, au même titre qu'un effarant cortège d'atrocités.

Le vocabulaire de ces kamikazes tchétchènes prêts à tuer «des centaines de mécréants», leur recours à la chaîne télévisée Al-Jazira pour diffuser leur message, leur lien déjà ancien avec l'argent saoudien: tous ces éléments rappellent toutefois qu'une arme unique est désormais à l'œuvre, la foi. Une foi certes dévoyée, certes instrumentalisée, mais suffisamment puissante pour porter d'un même élan les dévots de Ben Laden, les terroristes du Hamas et les desperados de Grozny.

Un point de jonction terrible s'opère ainsi entre la croisade de conquête inaugurée par les attentats du 11 septembre et les croisades de révolte, dont la légitimité politique est tout autre, et qui risque de se propager à l'ensemble de cette nébuleuse de la terreur.

Qu'importe, dans ces conditions, si la responsabilité des Américains est nulle dans le coup qui les a frappés, alors que celle des Russes est immense face aux Tchétchènes: ce sont désormais deux Empires semblablement humiliés. Qu'importe encore que la revendication d'indépendance de la population tchétchène n'ait aucun lien avec le djihad de certains de ses combattants: c'est pour Moscou la justification a posteriori d'une guerre conduite sous prétexte de faire rempart à l'islamisme. L'argument est aussi spécieux que les liens supposés entre Al-Qaida et le régime irakien. Mais il donne la mesure de la relation diabolique désormais installée entre les soldats de la foi et les nations qu'ils défient, en un engrenage désormais global, qui soude de durables solidarités et annonce de périlleux affrontements.

Le Temps publie des chroniques et des tribunes – ces dernières sont proposées à des personnalités ou sollicitées par elles. Qu’elles soient écrites par des membres de sa rédaction s’exprimant en leur nom propre ou par des personnes extérieures, ces opinions reflètent le point de vue de leurs autrices et auteurs. Elles ne représentent nullement la position du titre.