Pour une partie des Américains, l'élection présidentielle était en fait un référendum sur l'action de George Bush – ou plutôt contre lui. Pour le reste du monde, de la Suisse à la Terre de Feu, c'était encore plus spectaculaire. La planète entière votait, par sondages interposés, et rejetait l'infâme, le fauteur de guerre.

Des Britanniques, mobilisés par The Guardian, ont fait un pas de plus. Ils ont inondé un comté sensible de l'Ohio de lettres pour expliquer aux électeurs qui y résident comment ils devaient voter. Le quotidien a, dans la foulée, publié (avant de s'excuser) un texte qui souhaitait ouvertement l'assassinat du président républicain.

La réaction des Américains? Ouvrez le journal et consultez les résultats de l'Ohio. Problème annexe pour tout le monde: George Bush a gagné le référendum qui devait l'abattre. Et le rouge républicain, qui a gagné un peu plus de comtés, s'installe dans les deux Chambres du Congrès.

La démocratie en danger? Des intellectuels américains le disent eux-mêmes. Le croient-ils vraiment? La Constitution est solide, les institutions aussi. Les tribunaux ont déjà entrepris de corriger les abus de droit et d'autorité tolérés dans la fièvre policière de l'après-11 septembre.

Mais il y a une chose que la meilleure Constitution ne peut pas faire. Elle ouvre et protège la compétition pour le pouvoir. Elle ne peut pas constituer les forces qui doivent s'opposer à un parti qui devient dominant, auquel il faut résister, et qui devra finalement reculer.

Une telle force ne se constitue pas non plus par l'invective, locale ou mondiale. Virer Bush n'est pas un programme substantiel, surtout quand il vient d'hommes qui ont en fait approuvé les décisions pour lesquelles la planète demandait sa tête.

Dans le Parti républicain, il y a des courants obtus et redoutables. Il y en a d'autres qui sont attachés autant que les démocrates eux-mêmes aux libertés. D'autres dénoncent l'irresponsabilité fiscale de l'administration et les dettes effrayantes dont elle accepte l'accumulation. D'autres, enfin, s'opposent à la guerre, non pas en raison de la manière dont elle a été conduite – comme John Kerry – mais dans son principe.

Par quels courants le 43e président bis se laissera-t-il porter? Les mêmes qu'il a écoutés depuis septembre 2001, peut-être bien. Il faudra voir. Tous les grands journaux américains lui demandaient mercredi d'ouvrir les yeux sur les plaies d'où saigne l'Amérique. Et dans l'après-midi, quand George Bush a remercié dans le quartier général de sa campagne ceux qui l'ont aidé à gagner, les applaudissements les plus nourris ont salué la démocratie en Afghanistan et en Irak (encore un effort…), et la promesse de ramener les troupes au pays. Le président a tenu trop de propos creux pour qu'on le croie sur parole. Mais un nouveau référendum mondial serait vain. Il faut faire de la politique.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.