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Le défi des latrines

Cette année, pour la première fois, l’ONU a apporté sa caution à la Journée mondiale des toilettes. Un jour pour lutter contre les carences des soins intimes, qui met en lumière des défis dans les pays en développement comme en Europe

A l’unanimité, les médias ont noté que ce thème peut de prime abord prêter à sourire, mais qu’il a son importance. Mardi, la Journée mondiale des toilettes, qui existe depuis 2001 à l’initiative d’un riche singapourien et l’ONG Word Toilets Organisation, était célébrée avec une plus grande vivacité que durant les années précédentes. La raison était à chercher auprès des Nations Unies: pour la première fois, l’ONU s’est associée à l’événement, lui conférant une reconnaissance globale. Dans un communiqué, l’organisation indiquait que, «alors qu’une grande majorité de la population mondiale a accès à la téléphonie mobile, un tiers de l’humanité (2,5 milliards de personnes) n’a pas accès à un assainissement approprié, y compris des toilettes ou des latrines, avec des conséquences dramatiques sur la santé humaine, la dignité et la sécurité, l’environnement et le développement social et économique.» Et de rappeler que l’ONU a adopté en juillet dernier une résolution (disponible ici en PDF) à l’enseigne de l’«Assainissement pour tous».

L’ONG Coalition Eau profitait de cette journée mondiale pour préciser qu’«un milliard [de personnes dans le monde] sont même contraintes de déféquer en plein air, dans les champs ou dans les rues. Une situation intolérable, mais qui reste mal connue et mobilise peu les pouvoirs publics. Pourtant, les maladies hydriques (diarrhée, choléra...), dues en grande partie au manque d’assainissement et d’hygiène, tuent chaque année 2 millions d’enfants.»

Pour l’occasion, Le Temps a notamment questionné Viviane Baeke, du Musée royal de l’Afrique centrale, à Bruxelles – une des rares chercheuses à s’être penchées sur la question. Elle indiquait que dans certains pays, la défécation, l’endroit où elle a lieu comme le résultat du soulagement, peut être régie par des pratiques et des croyances précises: celles-ci «peuvent coexister avec des connaissances scientifiques. Si on veut que l’amélioration soit efficace, il faut savoir qu’on n’arrive jamais dans un no man’s land sans règles, dans un néant. Il faut trouver un moyen pour que l’hygiène et le système de croyances y trouvent leur compte.»

On parle d’Afrique subsaharienne, car le problème touche cette zone «en particulier», relève Jeune Afrique: «Dans la quasi-totalité des pays subsahariens, moins de 50% de la population utilise des installations dites améliorées. [...] Les carences dans le domaine de l’assainissement lui coûteraient près de 5 % de son PIB annuel. Selon l’OMS, chaque dollar investi dans l’amélioration de l’accès à l’assainissement rapporterait 5,5 dollars du fait des gains de productivité au travail et des économies de traitement médical. Le calcul est simple», conclut l’auteur. Parlant d’une Afrique «en état d’urgence» sur ce point, le journal propose une intéressante infographie (dans le déroulé de l’article) qui établit notamment la liste des pays ayant le plus progressés «en termes d’accès à l’assainissement depuis 1995»: aux cinq premiers rangs, le Rwanda, l’Égypte, le Cap-Vert, la Gambie et le Botswana.

«Affaire de femmes»

Cette question sensible constitue «une affaire de femmes», ajoute TV5 Monde sous la bannière du Forum mondial des femmes francophones. La chaîne internationale a traité le thème à travers plusieurs reportages. En notant, sur la base du rapport d’une autre ONG, WaterAid, «qu’une femme sur trois dans le monde n’a pas accès à des toilettes salubres. En Afrique, il s’agit de 70% des femmes. Un problème dont on prend difficilement la mesure en Occident.»

Il n’y a toutefois pas que l’Afrique. Dans une dépêche relayée entre autres par Swissinfo, résumant son message à l’occasion de cette journée, le secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon a mis en exergue le fait que «la défécation à l’air libre est encore pratiquée par plus d’un milliard de personnes, dont 620 millions en Inde. L’ONU veut y mettre fin d’ici à 2025.» Le haut fonctionnaire onusien a affirmé qu’il «faut en finir avec les tabous et faire de l’assainissement pour tous une priorité de développement à l’échelle mondiale», tout en reconnaissant un échec: «Nous sommes loin d’avoir atteint la cible des objectifs du Millénaire pour le développement qui consiste à réduire de moitié le pourcentage de la population qui n’a pas accès à des services d’assainissement de base.» L’objectif en question consistait en une proportion de 25% de la population mondiale n’ayant pas d’accès à une installation correcte en 2015 – nous en sommes donc à 36%.

En France aussi

Cette journée annuelle consacre donc «une priorité de santé publique», a renchéri le site Topsanté, lequel a voulu souligner que «si on peut comprendre facilement le drame que cela constitue en matière d’hygiène et de dignité humaine dans les pays en voie de développement, les pays occidentaux ne sont pas épargnés par le problème.»

A propos de la France, le rédacteur a noté que «notre pays n’est pas épargné par un manque d’accès aux toilettes. Par exemple, à Marseille, 850 000 habitants doivent se partager 4 toilettes publiques… Les Strasbourgeois, eux, doivent se contenter de 20 toilettes en cas d’envie pressante dans la rue. L’association François Aupetit [...], qui œuvre au profit des personnes atteintes de maladies inflammatoires chroniques intestinales [...], profite de cette journée pour mettre en lumière l’une des principales revendications portées par les malades. En effet, aujourd’hui en France, plus de 200 000 personnes sont touchées par ces pathologies [...] qui se manifestent (entre autres) au moment des crises de la maladie par la nécessité d’aller aux toilettes de façon impérieuse. Par ailleurs, même si certaines villes sont bonnes élèves en matière d’accès aux toilettes publiques (Paris compte 400 sanisettes et Lyon 150 toilettes publiques), la population est souvent rebutée par l’état de saleté, l’odeur et l’absence de papier hygiénique. Il est donc du devoir des municipalités de rendre ces toilettes plus accueillantes pour faciliter la vie des personnes souffrant de maladies chroniques intestinales.» Cette journée mondiale a décidément sa sérieuse raison d’être.

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