Les Libyens peuvent enfin fêter la mort de leur tyran. Tous les Libyens? Tous ceux – et ils sont une large majorité – qui avaient fini par rallier d’une façon ou d’une autre le Conseil national de transition (CNT) créé à Benghazi, le fief de la contestation. La fin de Mouammar Kadhafi est à l’image de toute cette guerre: stoppé par les frappes de l’OTAN, il a été abattu – exécuté? – au bord de la route, rattrapé par des combattants hurlant Allah Akbar (Dieu est grand). Le chef de la Jamahiriya qui disait vouloir mourir en martyr aurait demandé qu’on l’épargne. Sa mort aura l’avantage d’éviter un procès qui aurait singulièrement compliqué la tâche de la reconstruction nationale. Beaucoup des maîtres de la Libye de demain ont forcément collaboré par le passé avec l’auteur du Livre vert durant ses 42 ans de règne.

Une fois la libération proclamée, la Libye va entrer dans une seconde phase de sa conquête des libertés politiques. Elle ne sera pas moins ardue. Le CNT devra rallier toutes les composantes d’un pays tiraillé par les clivages régionaux, claniques et familiaux qu’avait su judicieusement arbitrer le Colonel pour se maintenir au pouvoir durant toutes ces années. Avec la disparition de l’ennemi commun qui servait de ciment à l’opposition, le CNT – dont le fonctionnement demeure à bien des égards mystérieux – sera-t-il capable de créer une union nationale pour mettre en place les processus d’une transition démocratique? Il a des atouts: une population jeune, urbaine, éduquée, et des hydrocarbures en abondance garants de généreux revenus. Mais la tentation des règlements de comptes, la soif de vengeance, le contrôle de ces mêmes richesses et les ambitions des islamistes seront autant de défis périlleux pour un pays totalement dépourvu d’institutions stables et de tradition étatique.

La chance des Libyens est de se trouver aujourd’hui voisins de deux pays qui sont plus avancés dans leur révolution. Les élections en Tunisie ce week-end, puis en Egypte dans un mois serviront d’aiguillon précieux pour les nouveaux maîtres de la Libye. Dans ce monde arabe en ébullition, les progrès des uns entraînant la vertu des autres, on peut d’ailleurs parier que la chute de Kadhafi ne sera pas sans conséquence pour le Syrien Bachar el-Assad.

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