Parler de «l’islam en Suisse» c’est parler non seulement des différentes communautés musulmanes en Suisse, mais aussi des différentes manières avec lesquelles les musulmans lisent, perçoivent, décryptent et appliquent ou n’appliquent pas «leur islam». Le dialogue et le débat sur «l’islam en Suisse» et sa transformation en «islam de Suisse» contribueront sans doute à rétablir la confiance et évacuer les peurs. En effet, les «musulmans en Suisse» font partie intégrante, voire même «intégrée» de la société. A ce titre, ils sont des partenaires dans tout dialogue et toute décision visant à préserver la paix sociale et les valeurs de ce pays.

Il s’agira maintenant d’entreprendre en Suisse une démarche similaire à celle de la France, afin de transformer cet «islam en Suisse» en un «islam de Suisse». Pour mémoire, cette démarche en France avait abouti notamment à la mise en place d’instances représentatives des communautés musulmanes, créant ainsi des interlocuteurs privilégiés avec les pouvoirs publics. Il est temps de mettre en route cette démarche en Suisse.

Sans vouloir faire de la querelle des minarets une querelle de clochers, mettons en place aussi un dialogue régulier entre les pouvoirs publics et les musulmans à travers leurs instances représentatives. Ces dernières devraient refléter au mieux les sensibilités et les diverses composantes des communautés musulmanes en Suisse.

Ce dialogue devra aborder toutes les questions relatives au vivre ensemble en se basant sur les valeurs actuelles et futures de notre société. Les questions des minarets, du voile à l’école publique ou la formation des imams sont des sujets de débats nécessaires qu’il faut aborder pour mieux se comprendre. Ce dialogue devra se dérouler dans un esprit ouvert et franc, entre partenaires et non entre adversaires, en évitant de se positionner soit en victime, soit en accusateur, évitant par la même occasion de sombrer dans l’émotionnel.

Pour ce qui est des instances représentatives des musulmans de Suisse, il appartient à ces derniers de s’organiser, et au plus vite, pour élire les interlocuteurs qui les représenteront dans ces instances. Les Français l’ont fait, pourquoi pas nous, les Suisses? De plus, ces instances seraient alors les partenaires musulmans des pouvoirs publics, et ce sur tous les plans: fédéral, cantonal et communal.

Qui dit «musulmans» dira lesquels? Croyants pratiquants ou non pratiquants? Athées (d’origine ou de culture musulmane)? Qui représentera ces «musulmans»: des laïcs ou des religieux? Quels mécanismes à mettre en place pour l’élection et choix des représentants? Il appartient aux musulmans de répondre à toutes ces questions, avec le soutien des pouvoirs publics si nécessaire.

L’élite musulmane de ce pays, qui jusqu’à présent était à peine visible, doit s’impliquer davantage. Pour cela, nos élus politiques doivent les écouter et les encourager à s’impliquer. Il est intéressant de rappeler la présence bien ancienne d’élites musulmanes dans notre pays. En effet, et selon le recensement de 1980, on dénombrait 60 000 musulmans en Suisse (citoyens et étrangers confondus), soit moins de 1% de la population de l’époque, dont 50% étaient porteurs de titres universitaires! Aujourd’hui les musulmans représentent 5 à 6% de la population et cette élite existe toujours.

Cette démarche nécessitera de la persévérance et du temps, car «l’islam en Suisse» est relativement récent. Il est composé de musulmans natifs certes, mais aussi d’immigrés en provenance de continents différents: Europe (Kosovo, Albanie, Turquie, Bosnie-Herzégovine), Maghreb (Maroc, Algérie Tunisie), Proche et Moyen-Orient (Liban, Syrie, Egypte, Iran, Afghanistan, etc.) et aussi d’Afrique de l’Ouest, du Sahel et subsaharienne (Sénégal, Mali, Bénin, Burkina Faso, Guinée, Somalie, Djibouti, Soudan,etc.).

Si cet «islam en Suisse» est riche dans sa diversité linguistique et culturelle, il reste à le transformer en «islam de Suisse». Nous avons aussi la chance de ne pas avoir eu un passé colonial avec des pays d’islam, et ceci devrait faciliter cet esprit de dialogue et de partenariat. Cette mutation est un défi à relever par toute la société suisse.

Enfin, il faut donner du temps au temps, et comme le dit si bien Paul Claudel, «Ce n’est point le temps qui manque, c’est nous qui lui manquons!»

Voir du même auteur, l’article du «Temps» du 15 juin 2004 «Islam en Suisse : Parlons-en ensemble »)

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