Les élections régionales et municipales grecques dont le deuxième tour a eu lieu dimanche dernier étaient les premières depuis que la Grèce est sous tutelle économico-politique. Afin de faire face à son énorme déficit et à sa dette astronomique, le pays est gouverné d’après les directives du Mémorandum. Ce document cosigné par les dirigeants grecs et la «Troïka», c’est-à-dire l’Union européenne, la Banque centrale européenne et le Fonds monétaire international, constitue une sorte de garantie politique pour les prêteurs de 110 milliards d’euros sur trois ans. Dans ce contexte, ces élections, tenues sous une nouvelle loi octroyant des pouvoirs accrus aux autorités locales, étaient incontestablement un test capital permettant de connaître les sentiments de la population face aux mesures d’austérité. Mais, comme c’est souvent le cas dans de telles circonstances, le message est brouillé par les multiples interprétations et la complexité des enjeux.

En premier lieu, il convient de souligner que le scrutin a énormément dévié par rapport à son objectif premier: élire des maires pour les villes et des autorités pour les régions. Les partis ont voulu faire de ces élections un affrontement national. L’opposition a politisé ces élections pour montrer que la population n’accepte pas les mesures draconiennes. Pour sa part, le gouvernement est aussi entré dans ce jeu pour connaître la légitimité de son action. Georges Papandréou, le premier ministre social-démocrate, a même menacé de provoquer des élections anticipées si la population ne lui accordait pas un score convenable afin de continuer sa politique face à la crise budgétaire et économique.

En deuxième lieu, il s’agit de tirer quelques leçons en partant des résultats du vote. Le PASOK, au pouvoir depuis octobre 2009, obtient 34,7% des suffrages. Il recule de 9 points par rapport aux élections précédentes. Cependant, il reste le premier parti et, somme toute, il résiste relativement bien compte tenu de sa politique d’austérité. Au niveau local, les socialistes ont gagné la majorité des régions et ont reconquis les mairies de quelques grandes villes (surtout Athènes, où ils se trouvaient en ballottage défavorable). Toutefois, le PASOK semble avoir perdu sa dynamique sociale et la continuation, voire l’accentuation, de sa politique d’austérité ne lui donnera plus un avantage politique ces prochains mois.

Pour ce qui est de la Nouvelle Démocratie (ND, droite), avec 32,7%, elle n’est pas très loin du PASOK mais elle n’arrive pas à remonter son échec cuisant d’octobre 2009 (33,5%). Pour l’instant, son score ne lui donne aucune légitimité pour pouvoir jouer la carte de l’alternance. Globalement, le bipartisme qui gouverne la Grèce depuis le retour à la démocratie en 1974 se trouve en recul, passant sous le seuil de 70%, mais n’a pas été mis en déroute.

Le scrutin du 7 novembre 2010 semble profiter à la gauche. Le Parti communiste grec (KKE) obtient un score à deux chiffres (10,9%) mais il est encore loin de créer une dynamique qui mènerait vers un mouvement alternatif large. La gauche radicale (SYRIZA, Gauche démocratique, etc.), bien que divisée, reste encore relativement forte (7%) et pourrait jouer un rôle dans les futures alliances. Quant aux Verts, ils obtiennent autour de 3%. En somme, plus d’un votant sur cinq semble donner sa voix aux partis qui proposent une sortie, plus ou moins radicale, de la crise que traverse le pays.

L’extrême droite (LAOS) conserve ses forces (4%), mais elle n’a pas confirmé la dynamique des dernières consultations électorales. Elle garde, toutefois, des atouts pour converser avec la ND. Il est cependant intéressant d’observer que la situation, dans certains quartiers défavorisés d’Athènes et à forte concentration immigrée, a permis, pour la première fois, l’élection d’un conseiller municipal du groupuscule néofasciste «Chrisi Avgi» (Aube d’Or).

Mais l’enseignement le plus important de ces élections régionales reste l’abstention. Au premier tour, la participation était de l’ordre de 61%. Donc, quatre citoyens sur dix n’ont pas fait le déplacement vers les bureaux de vote. C’est un niveau extrêmement élevé, le plus haut observé dans ce pays, si l’on excepte les euro-élections de juin 2009. Au second tour, le scrutin a été boycotté de manière encore plus forte, l’abstention devenant majoritaire. Certains maires sont élus par un sixième des inscrits. A cela, il convient d’ajouter un taux de votes blancs et nuls qui avoisine 10% (et jusqu’à 15% au second tour), du jamais-vu en Grèce. En somme, plus de la moitié des citoyens ne croit plus au système politique, l’ignore ou lui signifie son hostilité. Les jeunes sont parmi les plus concernés par ce comportement.

Le niveau de révolte de la jeunesse grecque, que les groupements extrémistes expriment par l’envoi de colis piégés, n’est peut-être pas un hasard, même s’il convient de faire attention à l’interprétation de ce genre d’événements. Selon un sondage mené en Grèce par la Fondation pour l’innovation politique (société d’enquêtes dirigée par le Français D. Reynié) en mai 2010, 29% des 18-24 ans se disaient révoltés (contre 15% en moyenne pour l’ensemble des sondés). Ils approuvaient le recours aux manifestations à 95%, aux grèves à 84% et même aux actions violentes à 16%…

Dans un pays avec une économie grise de l’ordre de 30%, un niveau de corruption parmi les plus élevés d’Europe et un clientélisme chronique, la crise sociale semble perdurer. Pour l’instant, le malaise social ne se couple pas avec une crise politique. Mais jusqu’à quand? Toujours selon la Fondation pour l’innovation politique, les Grecs feraient plus confiance à leur armée qu’à leur parlement! Comme si le FMI ne suffisait pas, veut-on aussi le retour des colonels?

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