Editorial

«Dégagisme» médiatique

Le fait que La France insoumise, comme La République en marche souhaitent créer leur propre média témoigne, sur le plan de l’image et du message, d’une volonté de contester les canaux traditionnels d’expression, minés par la perte de confiance dans les journalistes

Il faut bien distinguer ce qui relève, dans les projets médiatiques de La France insoumise, de la propagande et de la volonté d’expression citoyenne. Tribun hors pair et star des réseaux sociaux durant la campagne présidentielle, son leader, Jean-Luc Mélenchon, sait très bien jouer du ressentiment ambiant contre les médias traditionnels pour faire passer ses messages idéologiques. L’annonce de la création prochaine de deux Web-TV par la gauche radicale française et les intellectuels qui la soutiennent est donc d’abord une riposte. Avec comme objectif d’incarner dans le débat public l’opposition aux réformes libérales d’Emmanuel Macron, à nouveau contestées ce mardi dans les rues par les fonctionnaires.

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Un autre aspect de cette offensive mêlant télévision et Internet doit toutefois retenir l’attention. Quelques semaines après l’annonce – rien n’a suivi pour l’heure – de la volonté du camp présidentiel de créer son propre canal d’information, l’ambition médiatique des «insoumis» répond à une demande. Dans un monde où la théorie du complot et les fake news voisinent avec la transparence accrue due à la prolifération d’informations sur le Web, la concentration avérée des médias français les plus influents dans les mains d’une dizaine de propriétaires – tous magnats de l’industrie, du luxe ou des télécommunications, donc plus ou moins liés au pouvoir – est de plus en plus mal vécue par tout un segment de la population. L’attrait pour une autre info, celle fournie par Mediapart par exemple, est une réalité qui aiguise naturellement les appétits politiques, mais aussi économiques. D’autant que les modes de consommation d’images, de sons et de contenus éditoriaux changent radicalement.

L’autre leçon de ce «dégagisme» médiatique qui pointe vaut pour les journalistes politiques français, paradoxalement boudés par l’Elysée alors qu’une partie de l’opinion les accuse rituellement de «connivence». S’ils ne parviennent pas à se réinventer, à démontrer leur objectivité, à faire la différence dans le traitement approfondi de l’information et à rétablir un lien avec ce monde militant et «citoyen» qui – pour ou contre les réformes Macron – constitue le ferment de la France qui bouge, ils risquent de voir toute une partie de leur audience, en particulier les jeunes, fuir vers ces nouveaux médias d’opinion. L’appétit pour une France «insoumise», lorsqu’il s’agit de liberté d’expression et d’information, doit tous nous amener à réfléchir.

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