Editorial

Dégâts d’image

La Suisse n’avait pas besoin de cela. A peine calmés les remous de l’affaire SwissLeaks, qui a crucifié la banque HSBC, un nouveau fleuron helvétique est atteint dans sa réputation et son honneur. Yves Bouvier, patron du transporteur Natural Le Coultre, spécialisé dans les œuvres d’art, a été placé en garde à vue à Monaco dans le cadre d’une enquête pour escroquerie. La présomption d’innocence s’applique pleinement à lui et aux autres personnes mises en cause dans ce dossier. Mais le dégât d’image pour les Ports francs de Genève, dont il est l’un des principaux actionnaires et utilisateurs, s’annonce d’ores et déjà dévastateur.

Les Ports francs sont de vastes entrepôts où l’on peut stocker tableaux, antiquités, diamants, cigares, argent liquide, bref tout ce qui a de la valeur. Hors taxe et hors douane, comme si ces marchandises étaient en transit permanent. Ces dernières années, plus l’étau réglementaire s’est resserré sur les banques et les paradis fiscaux, plus les Ports francs se sont remplis. Aux yeux de nombreux douaniers, policiers ou fonctionnaires de l’antiblanchiment, ils représentent la nouvelle frontière de l’opacité et de l’évasion fiscale.

Cela n’a pas empêché Yves Bouvier de faire rayonner cette institution typiquement suisse dans le monde entier. Il a ouvert des ports francs en Chine, à Singapour, au Luxembourg. Il en était aussi un défenseur éloquent, arguant que les ports francs étaient en fait mieux contrôlés que d’autres formes d’entrepôts. Son image d’homme intègre parlait pour lui et pour le modèle d’affaires qu’il avait développé.

Cette crédibilité est désormais compromise. On apprend en effet qu’Yves Bouvier, fort de son implantation au cœur des Ports francs, agissait aussi en leur sein comme intermédiaire pour la vente de tableaux. Ce mélange des rôles est problématique, dans la mesure où ses démêlés judiciaires personnels rejaillissent aujourd’hui sur les Ports francs eux-mêmes.

Quelle que soit son issue, on peut parier que cette affaire à fort retentissement va braquer les projecteurs sur d’autres pratiques ayant cours dans ces zones secrètes. Et mettre en cause, une fois de plus, le rôle de la Suisse comme plaque tournante des richesses de ce monde.