On l’avait un petit peu oublié, depuis le temps. A notre décharge, son dernier vrai tour de piste sous les projecteurs remontait à 2015. On avait appelé ce moment la «crise des migrants». Une formule assez mal choisie pour une addition sans fin de tragédies personnelles, jetées sur les mêmes routes, entassées sur les mêmes embarcations, à destination des mêmes lendemains souvent sans lendemain. Mais laissons là la formule. Ce qui compte, c’est le sujet. Celui qu’on avait un peu oublié, donc: l’humain.

Sitôt tari le flot des réfugiés (encore une formule insupportable), on était passés à autre chose. Overdose d’humain peut-être. On s’est alors intéressés au support: la planète. Réchauffement, fonte des glaciers, sixième extinction de masse, urgence climatique. Et puis vague verte, grève du climat, jeunes et grands-parents dans la rue.

L’humain dilué

Je vous vois venir de loin. Vous allez me dire que je n’ai rien compris. Qu’avant la planète elle-même, c’est bien l’humanité et ses générations futures qu’il s’agit de sauver. Et que personne, à part moi peut-être, n’a jamais oublié l’humain.

Je vous entends, mais je maintiens. A force de ne parler plus qu’en degrés, Celsius ou Fahrenheit, de mesurer la montée des eaux et la concentration de dioxyde de carbone, nous avons insidieusement commencé à diluer l’humain. A force de n’avoir d’yeux que pour la nature, nous avons perdu la nôtre, de vue. Celle de notre espèce. Celle qui fait de nous des frères et des sœurs, là où les chiens, les abeilles et les arbres ne sont que nos cousins.

Une étrange question

Lentement mais sûrement, nous nous sommes mis à interroger le bien-fondé moral de notre existence propre. Avec une étrange question marmonnée en bruit de fond comme on bat sa coulpe: l’espèce humaine n’est-elle pas une nuisance, et l’humanité destructrice ne ferait-elle pas mieux de s’excuser, de s’effacer, de disparaître?

Les plus atteints, les plus coupables, ont même décidé d’arrêter leurs études. A quoi bon. Ou pire encore: d’arrêter de faire des enfants, nouvelle tendance vertueuse, paraît-il, chez les moins de 25 ans concernés. Cesser de fabriquer de l’humanité pour le salut… d’on ne sait pas très bien qui.

Leur tendre la main

Paradoxalement, il aura suffi qu’un petit virus à couronne s’invite dans nos névroses pour nous réveiller. Pour nous rappeler que l’humain n’aspire, au fond, qu’à se vautrer dans l’humain. Quelques jours sans baisers, sans poignées de main, sans accolades et déjà, nous nous manquons cruellement.

Les réfugiés frappent à nouveau à la porte, sur le flanc grec. Maintenant que nous avons tous les mains bien propres, nous pourrions peut-être leur en tendre une.


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