L’heure est venue de déjeuner avec les talibans. Mais quelle sera la longueur de la cuillère? Une reconnaissance de «l’émirat islamique d’Afghanistan», c’est-à-dire l’établissement de liens diplomatiques avec les nouveaux maîtres du pays, paraît aujourd’hui hors de propos. Mais laisser sombrer l’Afghanistan sans sourciller ne l’est-il pas tout autant?

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L’abrupt départ des Américains, précédé de la non moins cinglante victoire talibane, a laissé le monde abasourdi. Reconnaître aujourd’hui l’ampleur de ce choc et offrir aux maîtres de Kaboul les moyens de gouverner le pays est une proposition pleine de menaces: chaque pas accompli vers la «normalisation» du nouveau régime afghan risque de légitimer davantage son entreprise extrémiste. Chaque centime versé dans le pays risque, in fine, de renforcer ceux qui désirent s’en prendre aux opposants, aux femmes et à tous ceux qui ne partagent pas leur vision rigoriste de l’islam.

Course à la reconnaissance

Dans les années 1990, seuls trois pays (le Pakistan, l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis) avaient reconnu le régime des talibans. Entre-temps, ces derniers ont changé, clament-ils à tout vent. Mais c’est surtout le monde qui, lui, a bien changé depuis lors: beaucoup d’autres Etats, dont la plupart des voisins de l’Afghanistan, semblent prêts à s’accommoder à peu de frais de leur retour au pouvoir. Chine, Russie, Iran… Ces Etats, pour ne citer qu’eux, se montreront sans doute bien moins regardants en matière de respect des droits de l’homme, et de la femme…

Reste une réalité incontournable: l’Afghanistan est aujourd’hui un pays à genoux. Et le manque général d’argent, provoqué notamment par le blocage américain des réserves de la banque centrale afghane, peut amplifier les dimensions de la catastrophe qui va s’abattre incessamment.

Il est dès lors urgent, pour ce futur déjeuner imposé avec les nouvelles autorités de Kaboul, de ranimer le multilatéralisme, tant les Etats sont prisonniers, ici, de leurs propres intérêts. L’ONU et ses diverses agences, le G7, le G20, les organisations régionales… Toutes doivent être activées en faveur des Afghans. En gardant les idées claires, et en se méfiant autant que possible des talibans. Même revêtus de leurs nouveaux habits.