Le 4 octobre 1998, une sinistre nouvelle s'abat sur les Vaudois, rejoints bientôt dans leur deuil par une foule de Suissesses et de Suisses. A peine six moins après avoir quitté le Conseil fédéral, Jean-Pascal Delamuraz succombe à une maladie qui avait transformé la fin de son mandat au Conseil fédéral en véritable calvaire.

Dans la population, l'émotion est à son comble. Par son charisme, par sa gouaille, par son enthousiasme, il avait occupé l'espace public comme peu d'hommes politiques avant, ou après lui. Tout le monde connaissait, ou croyait connaître l'ancien syndic de Lausanne, puis éphémère conseiller d'Etat, jusqu'à ce que l'Assemblée fédérale l'appelle au gouvernement du pays. Le choc qui saisit la population est à la hauteur de la popularité qu'il avait acquise au fil d'une carrière, d'une vie entièrement consacrée à la politique.

Delamuraz incarnait sa ville, son canton. Il incarnait surtout un radicalisme classique, sûr de son destin historique et de sa position charnière sur l'échiquier politique suisse. Dans le prolongement de Georges-André Chevallaz, il s'honorait d'un centre capable de coaliser autour d'un pragmatisme bien huilé et la gauche et la droite, n'hésitant pas à offusquer l'une pour mieux tancer l'autre. Jouer la gauche syndicaliste contre les banquiers zurichois ne lui déplaisait pas; certaines de ses passes d'armes avec un président de la Banque nationale d'alors sont restées célèbres.

Sur la scène fédérale, alors que le canton de Vaud perdait inexorablement de son influence, il symbolisait une forme de résistance à l'ère de l'argent facile, en vogue dans les années 80. Combatif, intuitif, il aimait en découdre, et aucun adversaire ne l'effrayait. Son esprit percutant, sa culture, qu'on minimise souvent, achevait de baliser le chemin de ses victoires. Delamuraz aimait les gens; les gens lui pardonnaient tout.

Auréolé d'une gloire presque céleste, il représente encore parfois aujourd'hui une sorte d'âge d'or, surtout aux yeux de certains radicaux, qui se souviennent que, de son temps, le parti, tant au niveau vaudois qu'au niveau fédéral, allait un peu moins mal, qu'il constituait sans faiblir la force dominante du centre droit. Un centre droit moteur de cette «démocratie de concordance» qui a contribué à assurer à la Suisse une prospérité peu commune.

Les années 1990 vont propulser Delamuraz dans une situation inextricable. Une crise économique redoutable commence à enfler, dès le début de la décennie. La chute du Rideau de fer, de son côté, redessine complètement les rapports de force au sein du monde politique suisse. La gauche redécouvre les charmes d'un syndicalisme plus musclé, alors que la droite s'enivre d'un amour de la patrie réconcilié avec un libéralisme économique que l'extension croissante de l'Etat social aurait anéanti.

Et s'il ne s'agissait que d'économie! La Suisse est happée par une crise morale de première importance, que scande une longue remise en cause de son passé, et qui culminera avec la crise des fonds en déshérence. Tout le Conseil fédéral est ballotté, et doit essuyer un flot de critiques; le Parti radical amorce son déclin, déchiré entre une aile gauche nostalgique d'un équilibre social qu'on sent en danger et une aile droite poussée par le vent néolibéral.

Dans la tourmente, qui ne s'apaisera réellement qu'après sa mort, Delamuraz... reste Delamuraz. S'appliquant consciencieusement à gérer les subtils équilibres qui régissent la Suisse, Delamuraz, comme les radicaux, perçoit mal les changements en cours. Artisan de l'ouverture de la Suisse vers l'étranger (avec l'adhésion au FMI notamment), il emmanche le débat européen avec un argumentaire qui désarçonne ses concitoyens, saisis d'une angoisse grandissante. Au plus fort de la crise des fonds juifs, il interpelle violemment le Congrès juif mondial, récolte moult applaudissements, mais doit bientôt faire machine arrière. Il prend le parti d'une révision modérée de la loi sur le travail, fustigeant les exigences excessives des milieux économiques, mais il ne parvient pas à ciseler un discours sur lequel les radicaux pourraient s'entendre.

Ce dernier point amène l'observateur à s'interroger, dès lors, sur la place de Delamuraz dans l'histoire. Le fait que, dix ans après sa mort, on se souvienne encore de lui, même avec modération, dans un pays qui se fait gloire d'oublier ses principaux hommes d'Etat, frise l'exploit: il démontre que Delamuraz est resté une «figure», dont le nom réapparaît dans une actualité qui file à toute vitesse. Mais, en même temps, vu la stature du personnage, on ne peut pas ne pas se demander quel fut le bilan d'une telle personnalité.

Malgré les hommages mérités que son action a recueillis, et recueille encore, ce bilan ne peut être que mitigé. Car l'ascension de Delamuraz et sa longue carrière au faîte du pouvoir helvétique ne peuvent être dissociées de la chute du Parti radical. Comment un homme si populaire n'a-t-il pu enrayer une chute dont profiteront, un peu, des Verts qui accèdent au rang de force politique incontournable et, surtout, une UDC galvanisée par son tribun Christoph Blocher?

Deux destins se croisent: face au Romand populaire, à la fois fin et bonhomme, représentant le pragmatisme de son parti dans une sorte de «transsubstantiation» profane, se dresse désormais le Zurichois agressif, idéologue, décidé à faire main basse sur la droite et à aspirer dans son giron les radicaux lassés par un centrisme qu'ils ne comprennent plus, qu'on ne leur explique plus non plus d'ailleurs.

Amoureux du pouvoir, de son canton, de son pays, Delamuraz, comme les radicaux, a raté le coche de l'histoire. Depuis les années 60 au moins, les radicaux, dans leur élan gestionnaire, se sont désintéressés de leur propre rapport à l'histoire, de leur rôle dans une histoire qui avance par à-coups. C'est pourquoi Delamuraz, comme tant d'autres radicaux éminents de toute la Suisse, s'ils ont laissé un souvenir ému ou admiratif, n'ont pas forcément laissé un héritage, sur lequel pourraient construire les radicaux du XXIe siècle.

C'est pourquoi aussi, dans ses réussites comme dans ses échecs, dans sa puissance d'action comme par ses faiblesses, il demeurera un jalon essentiel de l'histoire vaudoise et suisse de la seconde moitié du XXe siècle.

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