l’avis de l’expert

D’Eltsine à Poutine, une étonnante continuité

On a coutume d’évoquer les ruptures politiques en Russie depuis la chute de l’URSS en 1991: démocratisation et ascension des oligarques sous Boris Eltsine, centralisation et musellement sous Vladimir Poutine. Or, si le casting change, c’est toujours la même tragédie qui se joue. Par André Liebich

Vingt ans après la chute de l’Union soviétique, la Russie a connu deux décennies apparemment distinctes, chacune dominée par une présidence puissante et controversée. Si la décennie des années 1990 était celle de Boris Eltsine, le fossoyeur du système communiste, celle qui a suivi s’est déroulée sous l’égide de Vladimir Poutine, le leader qui aurait restauré la prospérité et la grandeur de la Russie. L’interlude Medvedev, président de 2008 à 2012, s’est avéré, comme on le soupçonnait toujours, une variante du règne poutinien.

D’apparence, les deux décennies sont marquées non seulement par deux personnalités contrastantes mais aussi par des choix politiques opposés. La voie démocratique entreprise par Eltsine, celle d’une constitution, des élections libres, et de l’émancipation de l’économie du carcan soviétique, se démarque du régime autoritaire poutinien, celui qui met au pas l’opposition politique, contrôle les médias, et affiche son mépris pour les droits fondamentaux. Comme l’aigle russe à deux têtes, la Russie de Eltsine et celle de Poutine semblent regarder dans des directions différentes. Et pourtant, à voir de plus près, à l’aube d’une troisième décennie postsoviétique, les deux régimes se ressemblent plus qu’ils ne divergent. Il est probable que cette ressemblance nous annonce la nature de cette décennie à venir.

L’image de Boris Eltsine qui reste gravée dans nos mémoires est celle de l’homme courageux qui a défié la dernière tentative de préserver la dictature soviétique en août 1991. Quelques mois plus tard, c’est aussi Eltsine qui a liquidé, de manière pacifique, un vaste empire, qui a introduit une réforme économique fondamentale, et qui a aligné la jeune Fédération russe sur les valeurs démocratiques. A partir de ce moment, le tableau se brouille. Déjà en 1993, Eltsine disperse le parlement russe dans le sang. Il met fin ainsi à la paralysie provoquée par la confrontation entre le régime nouveau qu’il incarne et une législature dépassée et réactionnaire. Il n’en reste pas moins que ce coup de force, endossé sans broncher par les démocrates occidentaux, laisse planer le doute en ce qui concerne l’engagement d’Eltsine envers l’Etat de droit. Certes, le président amnistie ses opposants et accepte la contestation politique.

Néanmoins, une nouvelle orientation se dessine. La constitution russe est adoptée dans le sillon de la répression. Elle est plébiscitée par 54% des votants mais seulement un Russe sur deux se rend aux urnes. Décrite comme «gaullienne», la constitution accorde de vastes pouvoirs au président, ce dont Eltsine lui-même et son successeur sauront profiter en se mettant ainsi à l’abri des fluctuations électorales. Le fait qu’Eltsine ait pu se maintenir au pouvoir sans détenir une majorité au parlement rassure aujourd’hui le régime actuel: même la majorité réduite dont dispose le parti présidentiel après les élections de décembre 2011 ne saura nullement mettre en question le pouvoir exécutif.

Les déboires d’Eltsine se multiplient. La réforme économique tourne rapidement au vinaigre. Une inflation qui atteint 1600% dans la première année, appauvrit la masse de la population tandis que les privatisations sauvages enrichissent un nombre très réduit de «nouveaux Russes». Une intervention mal avisée en Tchétchénie horrifie et humilie le pays. Eltsine remporte les élections présidentielles en 1996 de justesse et seulement au deuxième tour, suite à un trucage orchestré par les «oligarques» qu’il a créés et auxquels il est dorénavant redevable. Toute illusion de succès disparaît avec la crise financière de 1998 quand la Russie est obligée de répudier sa dette et de dévaluer le rouble.

La nomination de Vladimir Poutine, pratiquement inconnu, comme président provisoire, coïncide avec le nouveau millénaire et elle réveille les espoirs d’un pays éprouvé. Rapidement, Poutine renverse le cours du conflit en Tchétchénie. Grâce à la hausse des prix de l’énergie sur les marchés internationaux, la Russie, première et deuxième exportatrice mondiale de gaz naturel et de pétrole, rétablit ses finances. En quelques années, le PNB du pays dépasse le double de ce qu’il était en 1990 et ce qu’il avait atteint, de nouveau, en 2000. Au grand soulagement de la population, les fonctionnaires et les retraités sont payés à temps et on peut même s’enorgueillir d’un prestige international retrouvé.

Tout comme c’était le cas sous Eltsine, ces progrès s’avèrent illusoires. La question tchétchène est-elle vraiment réglée? Certes, les militaires russes ne meurent (presque) plus en Tchétchénie mais le pouvoir est exercé, au nom du Kremlin, par un satrape local violent, les actes terroristes se poursuivent à travers le territoire de la Fédération, et tout le Caucase du nord échappe largement au contrôle du centre. L’ascension économique prend brutalement fin avec la crise financière de 2008. La chute du revenu national est encore plus dramatique qu’en 1998, presque 8% contre 5% dix ans auparavant, même si la Russie échappe aux mesures drastiques de 1998 grâce au «coussin» budgétaire établi pendant les années de faste. Surtout, la corruption sévit de manière scandaleuse.

Selon Transparency International, la Russie se trouve, pour ce qui est de la corruption, en 143e place sur 182 pays recensés, ex aequo avec le Nigeria. De nombreux Russes se sont félicité des mesures dures prises par Poutine à l’égard des oligarques de l’époque eltsinienne, tels que Mikhaïl Khodorkovski, autrefois l’homme le plus riche de Russie. Aujourd’hui, ils constatent avec consternation que la corruption de syroviki – les magnats des ressources premières – trouve sa contrepartie dans la corruption des siloviki – les commis d’Etat issus des services de la sécurité, comme Poutine lui-même.

Et les problèmes existentiels persistent. La population de la Russie continue de baisser, ayant perdu plus d’un million d’habitants dans la décennie Eltsine et presque quatre millions depuis la première élection de Poutine. En partie, cette accélération est due au tarissement, voulu par le Kremlin, de l’immigration de l’ex-URSS. Mais elle reflète surtout un taux de mortalité troublant qui accorde à l’homme russe une espérance de vie d’un peu plus de soixante ans – presque vingt ans de moins que son homologue ouest européen. On peut en chercher les causes dans un système de santé publique en pleine décomposition; la part des dépenses de santé dans le budget russe, autour de 5%, représente la moitié de ce qui est la règle en Europe occidentale. Et aucun régime n’a réussi à estomper la plaie séculaire de la Russie: l’alcoolisme. Les décès dus directement à l’alcool s’élèvent à des dizaines de milliers, selon d’autres sources, à des centaines de milliers par an, et les problèmes de santé liés à l’alcool touchent plus de deux millions d’habitants, soit près de 2% de la population.

Ceux qui cherchent à réhabiliter la décennie eltsinienne par rapport au régime poutinien invoquent, à juste titre, la mainmise du Kremlin sur les médias depuis l’an 2000 et l’intimidation à laquelle les journalistes sont de plus en plus exposés. Par contre, c’est dans les dix dernières années que les moyens d’informations informatiques, plus difficilement contrôlables, ont pris leur élan pour offrir une vision alternative, comme en témoignent les sites très actifs lors des récentes élections législatives. De même, si l’Etat cherche à maîtriser l’évolution de la société civile en créant des organisations qui lui sont dévouées, telles que le regroupement des jeunes «Nachi», le foisonnement des organisations non-gouvernementales – plus de 400 000 – échappe au contrôle de l’Etat.

Tant Poutine qu’Eltsine est entré en fonction comme annonciateur d’un changement radical. Eltsine s’est défini comme le démocrate libéral sous lequel la Russie commencerait à ressembler à un pays occidental. Poutine s’est profilé comme un justicier fort et austère qui allait rendre à la Russie sa vertu et son bien-être. Les deux présidents ont connu une période de grâce et, dans une échéance très brève pour Eltsine et plus longue pour Poutine, ils ont perdu la confiance populaire.

Le fait que les deux présidents aient eu à affronter le même adversaire donne la mesure de cette continuité. Le parti libéral démocrate – qui n’est ni libéral, ni démocrate – du nationaliste de droite Vladimir Jirinovski, était le parti le plus fort aux élections de 1993 et il effectue une remontée spectaculaire aux élections de 2012, sous le même chef. Le parti communiste, toujours dirigé par le très peu charismatique Gennadi Zyuganov, reste depuis 20 ans le deuxième parti du pays. Certes, ces partis sont, en quelque sorte, apprivoisés et le parti «présidentiel» détient aujourd’hui une majorité confortable. Que ce soit avec un recours massif à la fraude, comme c’était le cas pour Eltsine en 1996, ou bien avec un usage plus limité de la falsification, il est très probable que Vladimir Poutine soit réélu président en 2012, même si ce n’est pas au premier tour et même s’il ne peut pas espérer atteindre le seuil de 70% qui lui était attribué en 2004. Toutefois, l’ombre des adversaires persistants comme les problèmes durables auxquels le pays se heurte dans une ambiance de déception et de méfiance populaire nous rappellent que la continuité l’emporte sur la rupture en Russie.

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