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Le déluge pétrolier

Des experts annoncent une ère d’abondance. Les cours de l’or noir pourraient descendre à 20 dollars

Analyse

L’Agence internationale de l’énergie (AIE) a perdu ses repères. Il lui est de plus en plus dif­ficile de prévoir l’évolution à moyen terme des prix du pétrole, laisse-t-elle entendre dans ces derniers rapports mensuels. Certains ne s’en étonnent pas. Nous vivons «la révolution du siècle», avance Leonardo Maugeri, ancien directeur de la stratégie du groupe pétrolier italien ENI, ­professeur à la Harvard Kennedy School, connu pour ses analyses prospectives et ses critiques sévères sur le manque d’anticipation de l’AIE. Pétrole et gaz non conventionnels, nouvelles technologies de forage et de récupération, exploration systématique des bassins sédimentaires, records d’investissement, l’industrie pétrolière est entrée dans une nouvelle ère d’abondance, quasi sans fin, selon certains experts. Symboliquement, l’annonce par le ­Japon et les Etats-Unis d’une possible exploitation des immenses réserves d’hydrates de méthane vers 2017, ce mélange cristallisé d’eau et de gaz naturel piégé au fond des mers, ne fait que souligner ce moment si particulier où bon nombre d’ouvrages sur la fin du pétrole ou la lutte sanglante pour les derniers puits paraissent avoir été écrits pour une tout autre planète.

On estimait, il y a peu encore, les réserves de brut exploitables équivalentes à 40 ou 50 années de consommation. On parle au­jour­d’hui d’un siècle au moins, de deux siècles pour le gaz et bien davantage encore pour les hydrates de méthane. Leonardo Maugeri n’exclut plus un effondrement du prix du pétrole. Les plus pessimistes parlent de cours retombant à 20 ou 30 dollars, les plus réalistes prévoient un plateau à 50 ou 80 dollars le baril, cette dernière fourchette correspondant aux coûts moyens d’exploitation des pétroles non conventionnels (huiles de schiste, pétrole des sables bitumineux, gisements marins à de très grandes profondeurs). Un krach des prix pourrait même se produire au moment où on ne l’attend pas, pour peu que l’Irak se mette à produire plus rapidement et que ralentisse la conjoncture mondiale. L’Arabie saoudite en a ­conscience et tout montre qu’elle va lever le pied, laissant les Etats-Unis devenir le premier pro­ducteur mondial d’or noir, un ­retournement spectaculaire, inimaginable il y a dix ans à peine.

Dans le pays où fut installé le premier puits, en 1859 à Titusville par Edwin L. Drake, la révolution est en marche et bien visible. Le pays tout entier se couvre à nouveau de derricks, d’anciens gisements mythiques que l’on pensait définitivement épuisés sont rouverts grâce aux techniques modernes consistant à injecter de l’eau, du gaz carbonique et des produits chimiques. C’est le cas des célèbres puits du bassin de la Kern River, au nord de Bakersfield (Californie). Abandonnés à la fin de la deuxième guerre mondiale, remis en service en 2007, ils produisent aujourd’hui davantage de pétrole qu’aux heures les plus glorieuses de leur exploitation. Ils sont devenus emblématiques d’un boom pétrolier que les majors envisagent de répliquer partout ailleurs.

Jusqu’ici, on considérait que le pétrole classique, celui que l’on récupère de gisements enfouis à 2000 ou 3000 mètres sous la roche ou les sédiments, était à 70% sous la surface du Moyen-Orient. En cinq petites années, tout a changé. L’industrie s’est mise à ­rechercher systématiquement des pétroles non conventionnels, notamment les huiles de schiste, un cousin germain du gaz de schiste, et d’autres types de pétrole, comme les sables bitumineux, qui existent sous une forme visqueuse et épaisse, mélange de pétrole, d’eau et de sable. Alors que la prospection est systématique sur le continent américain, elle est balbutiante ailleurs, notamment dans les anciens territoires soviétiques, en Afrique ou en Asie. Selon Leonardo Maugeri, seul un tiers des bassins sédimentaires de la planète a été exploré jusqu’ici. Ce qui veut dire que le boom américain pourrait bien se produire ailleurs. La Russie ­annonce vouloir inventorier ses réserves de gaz et d’huiles de schiste.

Quant aux techniques de récupération les plus efficaces, elles ne sont encore appliquées que dans une minorité de puits et ­forages. Bref, pour autant que le prix du baril ne descende pas durablement en dessous de 60 à 70 dollars, les quantités de pétrole que l’on considère comme exploitables augmentent notablement, à tel point que certaines majors décident de geler l’exploitation de pétroles situés dans des régions très difficiles d’accès, ne voulant pas se retrouver piégées par une brutale baisse des cours. L’ère d’abondance pétrolière ne ferait en effet que commencer, selon Leonardo Maugeri. C’est une bonne nouvelle au plan strictement économique, ainsi qu’en témoigne l’insolente reprise américaine. Mais c’est déjà un désastre environnemental et un cauchemar pour la stabilité du climat. Trente-deux économistes de grand renom, dont huit Prix Nobel, ont écrit au président Barack Obama pour l’inviter à introduire sans plus tarder une taxe sur les émissions de gaz à effet de serre, en particulier sur le CO2, afin d’éviter un déluge d’hydrocarbures qui anéantirait tous les efforts pour améliorer le bilan écologique de la planète bleue. Ils préconisent de commencer modestement par une taxe sur le trafic aérien, envisagée par l’Europe mais bloquée par les Etats-Unis et la Chine. Enfin, aucune des nouvelles politiques éner­gétiques ne résistera longtemps à la concurrence d’hydrocarbures durablement «bon marché», scénario que l’on pensait appartenir au siècle passé et non au XXIe…

Dans le pays où fut installé le premier puits, la révolution est en marche et bien visible

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