Lors d’une récente invitation professionnelle, l’occasion m’a été donnée d’assister à la projection du documentaire «It’s a Girl» (C’est une fille!) d’Evan Grae Davis. Les premières séquences donnent le ton. Gros plan sur une femme sans âge, dans un paysage rural du Sud de l’Inde. Très calme, elle reconnaît au micro avoir donné la mort à huit de ses nouveaux nés. Des filles. Car donner la vie permettrait également de la reprendre, surtout quand celle-ci s’annonce si difficile en raison de son genre. Les séquences suivantes portent sur les moyens les plus communs de donner la mort et sur l’impunité totale dans laquelle cela se déroule. Le public occidental est en émoi tout au long du visionnage. Il y a de quoi. Mission réussie pour ce documentaire dont la vocation est d’inciter à l’action.

Si l’attention est portée sur l’Inde et la Chine, ces deux pays ne sont certes pas les seuls à se distinguer à cet égard. Ils ont cependant en commun une démographie (37% de la population mondiale) qui rend le phénomène et ses conséquences particulièrement criants.

Autour de la planète, la moyenne biologique de 105 naissances de garçons pour 100 filles s’applique avec une régularité remarquable, selon Isabelle Attané, démographe et sinologue, auteur d’«Une Chine sans femmes». Depuis 25-30 ans, la préférence traditionnelle pour les fils rompt l’équilibre dans plusieurs pays d’Asie, renforcée par l’évolution technologique qui permet de connaître le sexe de l’enfant à naître. En Chine, l’excédent de garçons à la naissance est aujourd’hui de 12% au-dessus de la moyenne, de 6% en Inde.

Des enjeux majeurs se jouent autour de la naissance. On avorte d’un bébé fille, on la condamne, on l’abandonne car sa naissance est un malheur, une source d’appauvrissement présent et futur pour tous. Selon un dicton indien, élever une fille c’est comme arroser le champ du voisin. En Chine, le dicton remplace «arroser» par «cultiver». De passage dans sa famille de naissance, une fille est destinée à rejoindre sa belle-famille.

Suivant la tradition indienne (officiellement abolie en 1961), les parents de la mariée lui constituent une dot qui hypothèque parfois de manière irréversible l’économie familiale. Doter plus d’une fille est pratiquement insurmontable («50 Million MissingCampaign»). A noter que les familles plus aisées ne sont pas les moins sélectives, animées par des raisons patrimoniales.

Il y a encore trente ans, la Chine, fleuron du communisme, traitait hommes et femmes sur pied d’égalité. En vigueur depuis 1979, la stricte politique de l’enfant unique laisse peu de place au hasard dans les naissances. En 2003, sur 24.6 millions d’avortements dans le monde, 8.6 millions ont été pratiqués en Chine. Avec 400 millions de naissances évitées, la Chine a réalisé l’objectif de contrôle des natalités en 30 ans, là où il en a fallu 100 aux pays développés.

Il meurt aussi statistiquement plus de femmes que d’hommes. En Inde, la mortalité des filles est 7% supérieure à celle des garçons. Le chiffre atteint 28% en Chine.

Selon une étude du British Medical Journal, il y a aujourd’hui un excédent de 32 millions d’hommes en Chine. Les plus chanceux se tourneront vers des femmes plus âgées, veuves ou divorcées. D’autres auront recours aux enlèvements de petites filles (70.000 par année), «réservées» en tant que futures épouses. Ou au trafic de femmes. Et certains ne perpétueront pas la lignée. Ils sont appelés «bare branches» ou branches sans fruits.

Si la frustration fomente la misogynie, elle fait le lit d’une société violente. Le premier à tirer la sonnette d’alarme en 1990 est l’Indien Amartya Sen (prix Nobel d’économie en 1998), dans «More than 100 Million Women are Missing» (Il manque plus de 100 millions de femmes). Quinze ans plus tard, V. Hudson et A. den Boer vont plus loin, dénonçant le risque majeur que ce déficit démographique fait peser sur la planète en termes de sécurité mondiale («Bare Branches: The Security Implications of Asia’s Surplus Male Population»). Face au déficit de femmes, et sans aller jusqu’à une version moderne de l’enlèvement des Sabines, à quels risques géopolitiques font-ils allusion? A l’émigration des hommes ne trouvant pas d’épouse (diminuant la population active), à la modification des activités économiques se masculinisant (activités militaires), à l’accroissement d’activités militaires.

Conscients du problème, les pays concernés mettent en place des mesures, dont certaines portent des fruits. La Corée du Sud est ainsi parvenue à rétablir l’équilibre démographique. En Inde, des progrès juridiques ont permis l’adoption en 1994 d’une loi interdisant désormais de dévoiler le sexe du bébé à naître. En Chine, des lois anti discrimination ont été adoptées dans les années 90. Malheureusement, elles continuent à être contournées, rendant l’impunité encore plus choquante que la sélection par genre.

La projection se termine. Le public s’exprime et s’interroge sur ce qui peut être fait. La raréfaction des femmes permettra-t-elle d’améliorer leur condition? Ou au contraire conduira-t-elle à leur marchandisation accrue? Si la naissance d’une fille est synonyme d’appauvrissement, n’est-ce pas là un angle d’intervention à privilégier? En tant que spécialiste en philanthropie, je suis souvent confrontée à des problématiques aussi complexes que celle-ci face auxquelles on se sent impuissant. Je recommande à mes clients de privilégier l’approche systémique, en identifiant un point d’action qui fera levier sur le système dans son ensemble. En regardant au-delà de ce qui dysfonctionne, identifier des comportements qui au contraire sont opérants permet des réponses à plus large impact.

Le générique de «It’s a girl!» conclut sur un compteur qui égrène à une vitesse folle le nombre de femmes qui manquent à l’appel. Selon l’ONU, il devrait atteindre 200 millions en 2025.

Carla Hilber del Pozzo, spécialiste en philanthropie, mécénat et entreprenariat social – Philanthropica S.A

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