La peur ou la faim? En prolongeant de huit jours le confinement partiel de la population pour faire face à l’épidémie, le Conseil fédéral a tranché en faveur de la lutte contre l’ennemi mortel et invisible, la maladie. Tout en concédant que l’aggravation de la situation économique allait le contraindre très vite à assouplir les règles. Son choix nous ramène à l’éternelle question fondamentale: qu’est-ce qui tient toute l’organisation sociale? On connaît la réponse du philosophe Alain, avant son déclin, «l’Economique n’est pas le premier des besoins… la société est fille de la peur et non de la faim». Mais dans l’introduction à ses Propos sur les pouvoirs, en bon paysan du Perche, il avait pris soin de nuancer: «Le matin, ils sentaient la faim et devenaient anarchistes. Mais le soir ils sentaient la fatigue et la peur, et ils aimaient les lois.» Et les vertus de l’Etat providence que le matin on souhaitait amaigrir.

Il serait bien aventureux de dire ce que la crise changera, comment elle modifiera notre quotidien ou comment le système économique en sera transformé – ou si le monde pourra être reconstruit différemment. Une chose est certaine, c’est que ni la nature humaine ni la civilisation n’en seront vraiment changées.

Chercher des coupables

Déjà, alors que l’on réfléchit à peine au processus de sortie du confinement, réapparaissent les mêmes réactions primaires. Ainsi, parce qu’il nous est insupportable qu’à la souffrance ne corresponde pas la faute de quelqu’un, notre premier réflexe est de chercher des coupables. Ce furent autrefois les dieux, puis le hasard et enfin le ministre de la Santé, Alain Berset, qui endommage l’économie, selon Christoph Blocher dans la Handelszeitung. A Voltaire qui voyait dans le tremblement de terre de Lisbonne le fatalisme lié à la condition humaine, nous préférons Rousseau qui attribuait les 50 000 morts à l’irresponsabilité des constructeurs de la ville. S’il y a un coupable, c’est que le désastre aurait pu être évité. Il reste de dimension humaine. Et cela rassure.

Certes, la crise nous rappelle à notre condition d’êtres vivants et vulnérables. Elle nous fait prendre conscience de notre égalité face à la mort, de notre appartenance à la même humanité. Mais que se pointe la possibilité d’une immunité face à la pandémie et c’est le chacun pour soi afin d’échapper au sort du reste du monde.

Priorité à l'économie

Dans une société dominée par l’individualisme de masse, les nations n’échappent pas à la règle de «la gestion optimale par un égoïsme rationnel de survie». Ce qui nous a infligé le spectacle de gouvernements européens réquisitionnant, au profit de leurs nationaux, masques, appareils de ventilation, matériel médical qui avaient eu le malheur de transiter sur leur territoire. Et puisque nous sommes en guerre contre le virus, il s’agit aussi d’anticiper pour être le premier à occuper des positions stratégiques. Ce qui est le principe de tout système de spéculation, anticiper les anticipations des autres, «se singulariser en imitant le monde avant tout le monde».

Et c’est pourquoi quelques partis politiques avancent déjà leur plan de sortie de crise et font pression sur le gouvernement pour en revenir à la priorité de l’économie. Le chancelier autrichien, Sebastian Kurz, aura au moins eu le mérite de la franchise: «Notre but est désormais de sortir plus vite de la crise que les autres.» Vous espériez un monde qui change nos vies?