L’été meurtrier

Demain, on visite Olympie. Et puis après tout, non

Notre chroniqueuse raconte ses galères et ses couacs de la belle saison. Par exemple quand elle ne visite pas les musées qui comptent

Il fut un temps où l’on voyageait par nécessité. Pour fuir la famine, la guerre, la peste, prêt à se faire dévorer par les bêtes pour tenter de survivre. Il suffit de prendre un ferry à Patras et voir des jeunes garçons au regard triste errer derrière les grilles du port, en attente d’un passeur qui les cachera au fond d’une cale brûlante, pour constater que ces déplacements douloureux existent encore.

Entre-temps, la bourgeoisie a inventé le voyage d’agrément, une aventure sensuelle qui doit combler tous ses sens, raconte l’anthropologue Jean-Didier Urbain dans son dernier essai, Une histoire érotique du voyage. Pas question d’oisiveté dans l’ailleurs. Le touriste se cherche des mobiles: culture, nature, passion; il doit revenir nourri, instruit, rempli de nouvelles expériences. En Orient, Flaubert n’a pas manqué de visiter les pyramides, une léproserie et des bordels, avant d’écrire avec fougue tous ses dépaysements.

Le syndrome Instagram

Maintenant, les gens documentent leurs extases sur Instagram. Regardez, j’y étais; au Taj Mahal, au MoMA, au temple de Tirta Empul, à Bali… Il paraît que l’on retient mieux une visite quand on a seulement écarquillé les yeux que lorsqu’on l’a mitraillée avec son smartphone, mais tant pis.

Même Stendhal s’est glorifié de ses orgasmes esthétiques à Florence. J’ai séjourné deux étés à 20 kilomètres de cette ville sans prendre la peine de pousser jusqu’à ses musées, et quatre dans le Péloponnèse à claironner tous les soirs «demain, on visite Olympie» avant de finir, comme d’habitude, vautrée sur un transat.

J’assumerais volontiers cette léthargie estivale si, au retour des vacances, personne n’évoquait, en apprenant ma destination, ses propres exaltations: «Ah! l’Algarve, tu as vu Punta de Sagres, comme c’est divin?» Avouer que j’ai raté le coït du siècle est au-dessus de mes forces. Pour la plupart de mes amis, j’ai adoré Olympie et le Palazzo Vecchio.


La chronique précédente: Une carte mal lue, et l’on fait deux tours complets du Vésuve

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