Qu’à l’instar de ses consœurs, la banque centrale chinoise adore le clair-obscur d’une langue de bois bien rodée n’étonnera en fait personne. Mais le nombre de réactions qu’elle a déclenchée il y a quelques jours en «dévaluant» sa monnaie – yuan ou renminbi au choix – l’a forcée à convoquer une conférence de presse extraordinaire pour expliquer qu’il s’agissait là d’une mesure purement technique. C’est que cette décision – si elle est effectivement suivie d’effets – modifiera sensiblement la façon de conduire la politique de change chinoise.

Normalement en effet, la People’s Bank of China (PBC) annonce chaque matin, à l’ouverture des marchés, le cours du renminbi qu’elle désire voir appliquer par les banques dans la journée, tout en permettant à celles-ci de négocier un change du dollar s’écartant de 2% au plus en dessous ou au-dessus de celui qu’elle désire publiquement, étant entendu qu’elle interviendrait massivement si ces limites étaient dépassées. Or, jusqu’à la mi-août, le niveau du change annoncé chaque matin ne s’écartait que marginalement du cours désiré officiellement le jour précédent. Depuis avril 2014 – date à laquelle la marge des fluctuations journalières a passé de ±1% à ±2% – le cours officiel du renminbi a ainsi varié entre 6,10 et 6,15 yuans par dollar américain au point que la Chine connaissait de facto un régime classique de change fixe. Paradoxalement, elle suivait en fait les règles établies à Bretton Woods et largement pratiquées en Occident entre 1958 et 1971. Et à l’époque, comme dans la Chine d’aujourd’hui d’ailleurs, les changes effectivement payés s’écartaient de la parité dans les limites permises, même durant de longues périodes, sans que ceci ne remette fondamentalement en cause la stabilité du système.

Apparemment, une telle pratique n’est plus en odeur de sainteté au 700 de la 19e rue à Washington. Le FMI 2015 vient en effet de faire savoir qu’il pourrait ajouter le renminbi au panier des quatre devises (dollar, euro, yen et livre sterling) constituant les DTS (droits de tirage spéciaux) uniquement si la Chine officielle laissait plus de liberté aux marchés pour fixer et la valeur de son change et le niveau de ses taux d’intérêt monétaires. Puisque, pour des raisons de prestige fort compréhensible sur le plan politique, mais peu rationnelles au niveau macro-économique, le gouvernement de Pékin désire que sa monnaie soit reconnue comme l’une des devises majeures du monde financier, il a sans doute décidé de se plier rapidement aux exigences du Fonds. C’est pourquoi, peu avant la mi-août, la PBC a d’abord permis à certaines banques domestiques d’émettre des papiers monétaires aux enchères, soit à des taux déterminés par la demande, une première «libéralisation» peu commentée, mais qui a pu venir troubler la détermination des cours de change à terme du yuan. Puis, peu après, elle a annoncé un beau matin qu’elle changerait dorénavant sa façon d’établir le cours qu’elle vise pour la journée. Ce dernier ne serait plus le même, ou presque, que celui annoncé 24 heures auparavant, mais serait égal ou proche du cours de clôture négocié par les marchés le soir précédent.

Or, ce simple changement change tout, car, ce faisant, la banque centrale va en quelque sorte entériner la montée ou la baisse du change observée la veille. Jusqu’en juillet en effet, si, un jour, le yuan clôturait à 6.2 pour un dollar, soit quelque 2% en dessous de son cours annoncé de 6.1, ce niveau désiré était réaffirmé le lendemain. Les marchés étaient ainsi avertis qu’au besoin les autorités monétaires chinoises fronceraient les sourcils si leur devise tombait plus bas qu’elle ne l’avait fait la veille, une simple menace limitant les positions aventureuses ce qui, en temps normal, stabilisait quasi automatiquement le yuan. Actuellement, en revanche, la banque centrale chinoise, dans cet exemple, annoncerait le lendemain un cours désiré de 6,2, mais sa monnaie pourrait chuter encore une fois de 2%, pour se retrouver à 6,32 à la clôture, puis, si les fonds continuaient à fuir le pays – pourquoi ne le feraient-ils pas si la banque centrale affiche chaque matin des objectifs de change de plus en plus dévalués – à 6,45 le surlendemain, et ainsi de suite…

Il est clair que ce nouveau régime sera vite intenable car les autorités monétaires de Pékin perdront toute crédibilité à publier des cours objectifs qui ne seront quasi jamais respectés. Elles devront sans doute assez vite changer leurs pratiques, mais aucune des solutions envisageables n’est vraiment optimale. La PBC peut évidemment intervenir systématiquement en fin de journée pour ramener le cours de clôture du yuan à un niveau plus acceptable pour elle. Elle risque alors de multiplier les interventions de change comme elle a dû le faire quasi dès l’instauration du nouveau régime d’annonce après qu’elle eût fait souffler un vent de panique à la dévaluation en ayant la curieuse (?) idée d’annoncer, comme un premier objectif nouveau style, un cours du renminbi de quelque 4% en dessous du niveau désiré précédemment. Elle peut aussi décider de rétrécir la marge des fluctuations quotidiennement admises, mais ce serait au prix d’interventions plus fréquentes et, peut-être, plus massives. Elle peut évidemment cesser d’annoncer chaque matin un cours désiré et se mettre à intervenir uniquement lorsqu’elle le jugerait le plus utile, suivant ainsi la pratique des autres grandes banques centrales. Ceci remplirait d’aise le FMI, mais personne ne sait si les banques chinoises sont prêtes à supporter de telles fluctuations des cours et des taux. Enfin, et c’est sans doute ce qui, dans l’état actuel des choses, serait sans doute le mieux pour elle, la PBC peut resserrer un contrôle des changes qui vient de se relâcher et agir systématiquement en coulisse sur l’action des banques chinoises, pratiquant une sorte de «window-guidance» à la japonaise. Quoiqu’elle fasse cependant, certains l’accuseront toujours de ne pas laisser les marchés agir librement et de manipuler sa devise, ce qui pourrait bien empêcher l’entrée rapide du yuan dans le club fermé des DTS.

Dans tous les cas, ces récentes décisions semblent créer plus de problèmes qu’elles n’en résolvent et elles paraissent loin d’être judicieuses à un moment où l’économie chinoise souffre d’un excès de puritanisme, digère mal un dégonflement immobilier et sort à peine d’un krach boursier. Oh! Ça ne serait pas la première fois qu’une décision politique aurait des conséquences monétaires et conjoncturelles plus que néfastes. L’apprenti-sorcier vient-il de trouver un balai magique pour faire voler de Maastricht à Pékin? Espérons que non…