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Des spectateurs brandissent une banderole «Carton rouge à Tamedia pour avoir taclé 24 heures», en soutien aux journalistes du journal vaudois lors de la rencontre de football de Super League entre le FC Lausanne-Sport, LS, et le FC Lugano ce diman...
© LAURENT GILLIERON

Opinion

La démocratie a besoin d’une presse forte

Les détenteurs de journaux, parmi lesquels Tamedia, ont une responsabilité particulière: celle de maintenir une presse de qualité qui joue pleinement son rôle dans le débat démocratique. Par Pascal Broulis, conseiller d’Etat vaudois, chef du Département des finances et des relations extérieures

Le groupe Tamedia, dont le siège est à Zurich, a annoncé le 27 septembre un plan de licenciements qui va diminuer de 14% (31 personnes) les effectifs des rédactions de «24 heures» et de la «Tribune de Genève». Les gouvernements des cantons de Vaud et Genève ont immédiatement réagi. Dans un courrier commun, transmis le jour même aux responsables du groupe, nous avons exprimé notre inquiétude et notre vive préoccupation. Elles sont réelles et j’aimerais y revenir.

Chez Tamedia, les réformes s'enchaînent trop vite

Il y a, déjà, de l’incompréhension. Chez Tamedia les réformes s’enchaînent, trop vite pour juger de leurs effets, alors que les rédactions ont besoin de stabilité. Et puis, le modèle économique de la presse écrite a toujours été spécial car son lecteur n’en paie, à de rares exceptions près, pas le prix. Loin de là. Ce sont les annonceurs qui assurent (encore) une partie des recettes. Mais le flux d’annonces se tarit, capté par les réseaux électroniques et leurs sites spécialisés, où l’on cherche désormais sa voiture, son logement, etc. Tamedia en est très conscient. Le groupe a anticipé en s’assurant une place de choix dans le monde de ces plateformes digitales. Très bien.

Pourquoi imposer des rentabilités trop élevées?

Mais pourquoi donc casser le modèle en imposant aux journaux comme aux sites des rentabilités élevées alors que les uns sont cannibalisés par les autres? Je crains que la réponse ne soit purement financière, équivalant à une prise de distance du groupe avec son métier originel d’éditeur. C’est là qu’on s’alarme, en songeant à la vie démocratique. Car les médias ont un rôle spécifique à y jouer, ce que relève Tamedia lui-même, qui se félicite en ouverture de son site de prendre: «Une part importante à la formation de l’opinion.» On ne saurait mieux dire.

La presse n'est pas le 4e pouvoir

Avant le passage au vote, et la décision d’une majorité qui l’emporte sur une minorité, la démocratie c’est en effet le débat. Je l’ai constaté une fois encore en me plongeant dans nos institutions pour un livre qui paraîtra dans deux mois, où j’ai d’ailleurs décidé de consacrer un chapitre à ces «messagers du pouvoir». En rassemblant l’information, en la triant, en la hiérarchisant et en la racontant de façon accessible, les médias donnent son cadre au débat démocratique. Je ne crois pas – et je vais saisir l’occasion de le dire ici – qu’ils soient le 4e pouvoir. Car la démocratie ne connaît que trois pouvoirs qui sont le législatif, l’exécutif et le judiciaire, dont les équilibres sont fondamentaux. Mais les médias jouent un rôle de gardiens de ces trois pouvoirs, d’animateurs aussi.

L'importance des journaux de référence

Et, parmi ces médias, tout particulièrement les journaux de référence, la presse écrite. Elle peut encore s’affranchir des dictatures toujours plus présentes de l’image, de l’immédiateté et du «Buzz», cette distorsion bizarre qui paraît donner d’autant plus d’écho à une nouvelle qu’elle est insignifiante et trop souvent non vérifiée. Le temps de la politique est long. C’est dans la durée qu’on élabore des budgets, des investissements, qu’on veille à la solidité financière d’un canton. C’est dans la durée qu’on peut les faire comprendre, alors que l’information «en continu» tue l’information à force de précipitations et de surenchères.

«Avant le passage au vote, la démocratie c’est le débat»

Il n’appartient pas aux pouvoirs publics d’intervenir. La presse joue sa crédibilité sur son indépendance et rien ne serait pire que le soupçon de la tenir, financièrement «aux ordres». Mais nous pouvons avertir, répéter que ce ne sont pas les réseaux sociaux qui vont diffuser de la rigueur et des faits. Président du Conseil d’administration de ce journal, Stéphane Garelli le relevait ici voici quelques jours, les gens y trouvent surtout ce qui les arrange: «Etre renforcés dans leurs idées, même les plus absurdes, plutôt que d’être engagés dans un débat contradictoire». Il soulignait aussi le rôle de ces réseaux dans la désinformation et la manipulation. Et comme en écho lundi, on apprenait que le Pentagone avait payé des millions pour produire de fausses vidéos djihadistes.

Etre réaliste, ne pas viser des rendements à deux chiffres

A l’inverse, il y a le journalisme de terrain et de mise en contexte, de proximité aussi, ne mélangeant pas l’exposition et la prise de position. Ce que les lecteurs savent reconnaître. «Je n’ose pas le dire trop fort mais nous allons bien…» lâchait récemment Isodore Raposo, directeur de la «Région Nord Vaudois», quotidien qui vient de fêter son dixième anniversaire. Il voulait dire qu’il gagnait sa vie, non qu’il visait ces rendements à deux chiffres qui font se gratter le crâne aux connaisseurs du secteur. Avec ce petit supplément d’âme que représente la participation à la vie démocratique.

Me déplaçant fréquemment en Suisse Romande, nouant des contacts dans tout le canton de Vaud, j’ai souvent entendu soupirer les habitants de régions ayant perdu leur journal. Ils ont perdu du lien communautaire, une part de conscience de ce qui se passe chez eux, qui les concerne directement. Je n’imagine pas tous les Vaudois ou tous les Genevois expérimenter une perte similaire, mais c’est aux détenteurs de journaux d’en avoir conscience, d’accepter et d’exercer cette responsabilité particulière qui est la leur.


Pascal Broulis, conseiller d’Etat vaudois, chef du Département des finances et des relations extérieures

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