Au moment où le fonctionnement des institutions politiques suisses offre un spectacle plutôt affligeant, s’est-on avisé que les interrogations sur l’avenir de la démocratie commencent à se multiplier?

Elle est loin déjà l’époque d’après 1989 où le modèle politique occidental semblait avoir durablement triomphé et paraissait devoir porter le flambeau de la démocratie considérée comme le stade ultime et naturel de l’organisation politique des sociétés humaines. Après la fin des dictatures européennes, la chute des régimes autoritaires en Amérique du Sud et l’effondrement de l’URSS, on attendait des retardataires qui qu’ils se convertissent tôt ou tard à la vraie foi.

Autocrates cramponnés au pouvoir

Mais presque tous les principaux acteurs d’un monde désormais multipolaire n’ont plus de démocrates qu’une façade, et encore. Quotidiennement, l’actualité propose une galerie d’autocrates cramponnés au pouvoir et aux prébendes.

On ne sait pas trop dans quelle catégorie encore inédite il conviendra de classer Donald Trump, à l’aube d’une présidence qui pourrait se révéler aussi psychodramatique que la campagne qui l’a précédée. Si l’Europe est encore épargnée, elle est menacée. Les Etats d’Europe de l’Est, si impatients de rejoindre la moitié du continent qui avait échappé à la glaciation communiste, et auxquels nous n’avons pas mesuré notre soutien et nos encouragements, se laissent tenter pour la plupart par le retour à une forme de régime autoritaire.

«Carnavalisation du politique»

Chez nos plus proches voisins européens, la démocratie n’est pas en grande forme non plus, si ce n’est en pleine crise comme en Grande-Bretagne et en Italie. Un peu partout éclôt une forme de «carnavalisation du politique», selon la formule d’un universitaire italien*, dont la figure emblématique serait Silvio Berlusconi. Donald Trump paraît avoir les dispositions nécessaires pour l’imiter et le surpasser. Tous deux ne manqueront pas de susciter de talentueux épigones.

Et nous? Où en sommes-nous dans ce paysage peu réjouissant? Nous qui sommes les seuls sur cette terre, et jusqu’à plus ample informé dans le système solaire, à pratiquer une démocratie chimiquement pure dont la pratique intégriste devrait nous interdire, ou nous exonérer – c’est une question de point de vue – d’une participation à toute organisation internationale. A l’évidence, nous ne sommes pas très en forme non plus et nous avons déjà fait un bout de chemin sur la voie de la «carnavalisation». C’est le constat un peu désabusé que l’on peut faire à l’issue de la dernière session des Chambres fédérales.

Gesticulations des chambres sur l’immigration de masse

Le climat politique, au niveau fédéral tout au moins, s’est singulièrement dégradé depuis les dernières élections. Les échanges sont plus acrimonieux, les comportements plus agressifs, la disposition au compromis bien mal en point.

Les dernières gesticulations du Parlement sur la mise en œuvre de l’initiative contre l’immigration de masse auront été affligeantes sur le fond comme sur la forme. Sur le fond, moins parce que la majorité s’est assise sur un article constitutionnel que par la désinvolture avec laquelle elle l’a fait et s’en est justifiée. Sur la forme parce que ses gesticulations «carnavalesques» ont rendu les débats incompréhensibles pour les citoyens.

Combinaison vénéneuse pour la démocratie

Un débat incompréhensible au Législatif sur un thème où l’Exécutif a abdiqué, – le Conseil fédéral, divisé, n’avait plus rien à proposer – c’est le genre de combinaison vénéneuse pour la démocratie. Dans notre système les catastrophes sont toujours une coproduction. Ceux qui ont lancé une initiative incompréhensible et inapplicable et qui d’une façon plus générale détournent les instruments institutionnels de leur fonction originelle en partagent la responsabilité.

La démocratie est fragile. Nous sommes avec fierté les uniques dépositaires de sa forme – en l’état actuel du monde – la plus aboutie. Nous avons en cela la responsabilité de nous mettre tous d’accord pour en prendre un peu mieux soin.

*Raffaelle Simone. Si la démocratie fait faillite. Gallimard. 2016

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